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WIDENER
HN NUIC S
HARVARD
COLLEGE
LIBRARY
FROM THE
Subscription Fund
BEGUN IN 1858
-#1
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LES
TROUVÈRES
. CAMBRÉSiENS ,
PAR M. ARTHUR DINAUX,
• De la Société Royale de» Antiquaires de frottée.
»
t
TROISIÈME ÉDITION.
» Alors défaillirent les Mécènes,
» Et défaillirent aussy les poète*!
jmmak de mostbs dame. ( Vies des plu.* célèbre? el
anciens poètes provensaux, qui ont iloui v du teni| s
des comtes de Provence. Lyon, 1575, i/t-b. )
PARIS ,
chez TÉCHENER, libraire place du louvre, n° la,
VJ S- A-VIS la colonnade.
1837.
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8R
SB
AVERTISSEMENT
SUR CETTE TROISIÈME ÉDITION.
Les Trouvères Cambrèsiens ne fournirent d'abord qu'un
mémoire envoyé à la Société d'Emulation de Cambrai , en ré-
ponse à l'une des nombreuses questions soulevées par le Pro-
gramme des Recherches historiques publié par la Société ; ce
corps savant , qui a rendu et qui rend encore tant de services
à l'histoire de la contrée , accueillit ce travail avec bienveil-
lance; il fut publié en deux livraisons dans les Archives his-
toriques et littéraires du nord de la France et du midi de
la Belgique, (foi s'impriment à Valenciennes. Une seconde
édition , revue et augmentée, én fut faite dans la même ville et
tirée à petit nombre pour être distribuée à quelques amis dont
on appelait la sage critique et les utiles conseils; ils ne se firent
pas attendre : parmi ceux qui furent le plus profitables à l'au-
teur, on doit mettre au premier rang les indulgentes et ém-
eutes observations consignées dans le Journal des Savans
(juin 1854) par le savant Raynouard, que les lettres pleu-
rent en ce moment et que la science regrettera longtems. Ce
grand maître de la littérature du moyen-âge, malgré son pen-
chant inné, et bien naturel du reste , vers les premiers poètes
du midi , ne dédaigna pas de jeter un coup d'œil favorable et
encourageant sur un essai tenté en faveur des vieux poètes du
nord. Grâces lui en soient rendues ! Pourquoi faut-il que
l'expression de notre reconnaissance aille expirer contre la
froide pierre d'un tombeau !
L'auteur doit aussi des remercîmens à M. Paulin Péris,
dont l'obligeance a été mise à contribution par lui; à MM. Le
Glay père et fils, chez lesquels il a trouvé sympathie, aide et
conseil ; et à MM. Francisque Michel et Achille Jubinal, à
chacun desquels il fut emprunté une pièce du pays qu'ils ont
eu la gloire de publier les premiers et qu'ils sont assez riches
pour prêter.
Avec de tels secours et des additions de plusieurs genres ,
les Trouvères Cambrèsiens, comme ils se présentent aujour-
d'hui , méritent un peu mieux leur introduction parmi leurs
illustres confrères en Apollon de la même époque ; il leur sera
du moins permis de marcher à la suite , et de combler tant
bien que mal une partie de la lacune qui existe dans l'histoire
littéraire du nord du royaume , berceau de la monarchie
comme de la langue française. L'auteur ne se dissimule pas
que la distance qui le sépare de Paris et des hommes qui l'ha-
bitent est un obstacle à la confection d'un tel ouvrage ; mais
d'un autre côté , une position au centre du pays sur lequel il
travaille, la connaissance de ses vieux usages, de son ancien
idiome, de ses traditions, sont de nature peut-être à compen-
ser, jusqu'à un certain point, l'éloignement où il se trouve des
riches sources de la science et lui feront trouver grâce auprès
des érudits puissans de la capitale. Il aura du moins tenté de
placer quelques jalons sur cette route écartée et encore peu
connue , pour servir de guides à ceux qui , suivant la même
carrière avec d'autres moyens , pourraient venir après lui.
n Alors défaillirent les Mécènes ,
» Et défaillirent aussj les poètes !
jehan de wosTRiDim. ( Vies des nlus célèbres et
anciens poètes provensanx, qui ont flourj du temps
des comtes de Provence, f.yuri, 1575, i/i-8.)
PRENIKRE PARTIE.
l règne en général une fausse idée sur les an-
ciens poètes français ; on rapporte, d'une ma-
nière trop absolue , tous les premiers essais
de poésie nationale aux Trouèadours, ou poètes du midi,
tandis que presqu'en même tems florissaient les Trouvé-
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resy ou poètes du nord. Ces deux noms ont la même ori-
gine et la même signification ; chaque peuple seulement
leur a donné la terminaison qui convenait à son lan-
gage (i). Les brillans troubadours sont plus célèbres et
plus connus ; les modestes trouvères sont plus délaissés et
moins appréciés. Cela tient peut-être autant à la réserve
et à la vergogne naturelle des hommes du nord , qu'à
l'amour- propre et à l'outre-cuidance qu'on reproche
quelquefois aux habita ns des rives de la Garonne.
Quoi qu'il en soit , il reste bien prouvé aujourd'hui
que le nord de la France eut ses poètes du moyen-âge
qui ne manquèrent ni d'imagination, ni d'élégance : s'ils
sont trop oubliés en ce moment , c'est moins faute de gé-
nie de leur part , que manque de nationalité de leurs
successeurs, qui ne rappelèrent pas assez souvent leur
mémoire. La guerre aussi , qui tant de fois ravagea nos
belles contrées sans cesse disputées , eut quelque part à
ce délaissement, ou plutôt à la dispersion et à l'abandon
forcé des matériaux restés après eux. Il appartient au
siècle qui cherche à raviver les souvenirs d'art et de lit-
térature du moyen-âge , de réparer autant que possible
(1) Trouveur, trouvère, trouvadour ou troubadour, répondent par-
faitement à notre mot poète, formé du grec poièô , qui signifie in-
venter, trouver; ainsi Homère le poète pouvait, au moyen-âge, être
traduit par Homère le trouvère.
m
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e
un trop long oubli ; c'est presqu'un devoir filial que ce-
lui qui commande de rendre les honneurs dûs à ces célé-
brités enfouies : aujourd'hui , nous avons tous mission
de remettre à flot ces réputations poétiques, qui, n'étant
pas assez bien lestées pour arriver à bon port jusqu'à
nous, ont fini par échouer devant l'écucil des siècles.
Il sera sans doute trop tard pour quelques-uns de ces
premiers pères de la poésie romane; leurs œuvres, et
jusqu'à leur souvenir, ont péri. L'imprimerie, cette pré-
cieuse conservatrice des monumens littéraires, n'existait
pas encore : ne nous étonnons donc pas du peu de popu-
larité qu'ont obtenue jusqu'à présent les travaux de nos
anciens trouvères. A peine si leurs productions furent
écrites: les unes passèrent dans les chants des contem-
porains et se perdirent peu à peu dans le souvenir des
peuples ; et pour celles qui reçurent les honneurs d'être
consignées dans les recueils du tems par la main des cal-
ligraphes (honneurs bien plus rares alors qu'aujourd'hui
ceux de l'impression ! ) , il faut les aller rechercher péni-
blement sous la poussière de vieux manuscrits, frustes et
délabrés , rares à rencontrer, difficiles à déchiffrer et à
comprendre , et souvent dispersés dans des dépôts scien-
tifiques étrangers à la France !
En dépit de ces difficultés, qu'un petit nombre de per-
sonnes apprécieront à leur juste valeur, des recherches
bien conduites sont heureusement tentées en ce moment
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par des hommes capables (i), pour faire sortir des ténè-
bres ces premiers essais des poètes nationaux; on veut
enfin débrouiller ce cahos littéraire où se trouvent tant
de perles cachées. Il rie s'agit de rien moins que de cons-
tater le savoir, le goût et le génie de nos pères , de ces
(i) Tels sont MM. P. Péris, Francisque Michel, Edgar Quinet,
Leroux de Lincy, G.-F. de Martonne et Ch. Magnin , qui font
d'utiles et agréables publications de poèmes des premiers siècles de
la littérature française , extraits des manuscrits de la bibliothèque
du Roi; M. Frédéric Pluquet, éditeur du Roman de Rou,
par Robert Wace , poète normand du XII e siècle ; l'abbé De la Rue,
auteur des Essais historiques sur les Bardes, les Jongleurs et
les Trouvères normands et anglo -normands , récemment parus à
Caen, i834, 3 vol. in-8"; et M. Achille Jubinal , élève de l'école
des chartes, qui vient de mettre au jour, chez Téchener, place du
Louvre, à Paris, plusieurs livraisons de Poésies du moyen-âge , en-
tr'autres, les Vingt-trois manières de vilains, pièce fort originale
du XIII e siècle , et le Lai oVIgnaurés , du trouvère Regnaud, pu-
blié aussi par MM. Monmerquè et Francisque Michel avec le Lai
de Mèlicon et celui del trot. En i835 , la ville de Valenciennes a vu
sortir de ses presses , parles soins de M. H, Delmotte, de Mons, la
première publication des Tournois de Chauvency, décrits par Jac-
ques Brètex, en 1285, grand in-8° goth. — MM. Villemain,Fau-
rielet J.-J, Ampère, dans leurs cours publics , ont aussi attiré l'at-
tention de la jeunesse et des hommes du monde de notre époque sur
ce genre de composition. Enfin à l'étranger, MM. Douce , que l'An,
gleterre regrettera longtems, et Wolf et Dietz , que l'Allemagne cite
avec orgueil , ont propagé avec succès l'étude de la littérature ro-
mane , et étendu au loin la gloire de nos premiers poètes.
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s
hommes du nord , longtems calomniés sous le rapport
intellectuel, et que, pour peu qu'on les étudie , on trouve
cependant si gais , si heureux , si fins , dans leurs grâ-
cieuses créations.
Il est vrai que la langue romane , que parlaient les
trouvères du Cambrésis, de la Picardie et de l'Artois,
servait merveilleusement à donner à leursjlabels un ca-
ractère de naïveté tout-à-fait attrayant. Ce langage , com-
me son nom l'indique, venait des romains et en avait
retenu l'esprit : imposé par les maîtres du monde après
leur conquête des Gaules, il fut suivi par les Franks,
qui , vainqueurs, adoptèrent la langue et une partie des
usages des vaincus plus civilisés que leurs nouveaux maî-
tres. Cet idiome s'altéra sans doute en prenant et en per-
dant successivement des mots qui se remplaçaient , mais
il conserva toujours son caractère primitif, et même la
prononciation romaine. Ce fait $e démontre par l'identité
de la prononciation de certaines syllabes très-usitées de
la langue romane avec celles analogues de l'italien qu'on
doit supposer avoir conservé les meilleures traditions ro-
maines (i).
(1) Cette identité, dont la remarque n'a, je crois, encore été pu-
bliée par personne , est frappante. En effet, nous voyons que dans le
vieux langage et dans le patois cambrésien qui en dérive, le mot qu'on
écrit aujourd'hui avec ch était prononcé dur; ainsi on disait kien pour
chien ; kène pour chêne ; cal i au pour château ; kanone pour cha-
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G
Le Roman, langue nationale du moyen-âgé, était donc
jadis parlé dans notre pays par toute la population , ri-
che ou pauvre. Cet idiome des trouvères était même es-
timé des hommes du midi comme langage bien sonnnant
et agréable; un italien, Brunetto Latini, qui eut la gloire
d'avoir le Dante pour disciple, se trouvant à Paris en
1266 , composa un livre intitulé h Trésor, et l'écrivit en
roman , et il en explique ainsi le motif, tout honorable
pour l'idiome du nord : « Se aucuns demandoit, dit il ,
» pourquoi chis livres est écrit en roumans, pour chou
» que nous sommes Ytalien , je diroie que ch'est pour
» chou que nous sommes en France , et pour chou que
» la parleure en est plus délitable et plus commune à
» toutes gens. »
Quand les seigneurs quittèrent leurs châteaux , quand
les jeunes clercs allèrent s'instruire dans les écoles de
noinej etc. Et en italien , le mot qui prend également le chest aussi
prononcé durement; comme aniiehita, qui se dit : antiquita, etc.
D'un autre côté , notre patois adoucit la prononciation du ce, du
ci, comme s'il y avait che, chi; exemple : ichi pour ici; chire,
chiron pour cire; client pour cent, etc. Cette prononciation est aussi
exactement la même en italien. Il serait encore facile de montrer
bien d'autres rapports entre les sons et l'ortographe de notre ancien
langage , perpétué dans le patois , et ceux de la langue d'à u-delà des
Alpes.
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■4-
Paris, il se forma un partage plus poli pour le monde
^ éclairé , et insensiblement le vieux langage devint pa-
tois et resta le lot du petit peuple des villes et des cam-
pagnes. Ceux-ci , qui changent peu de choses dans
leurs allures et leurs habitudes , le gardèrent , et n'y in-
troduisirent que de loin à loin et bien lentement de lé-
gères modifications; aussi , même aujourd'hui , reste-t-
il plus que des traces du roman dans le patois cambré-
sien. C'est au point qu'un magister de nos villages, pris
au hasard, lira peut-être avec plus de facilité une chan-
son romane, que tel parisien éclairé qui n'aurait pas fait
une étuJe spéciale de ce langage. Qui pourrait , en effet ,
ne pas voir l'affinité qui existe entre les vers suivans ,
écrits vers i3oo, et le patois ordinaire du peuple de nos
campagnes? ils sont tirés de la romance de Raoul, sire de
Crcqui, imprimée en io5 couplets dans le 1 er volume des
Nouvelles historiques de M. d'Arnaud, (i)
a Le sire de Créki adonc ne fent occhi ,
» Reprint lie chievalier ; car, dame, le veuchyj
» Ravisieiz been , chey my, roaugrey tant de misière ,
» Connectiez vos mary quy vos avoy t si kière.
»
(1) M. GrateL-Duplessis, recteur de l'académie de Douai , philolo-
gue et bibliophile distingué, vient de publier (en 1836^ le texte exact
de cette intéressante romance d'après des manuscrits authentiques de
l'époque..
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g).
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a Li sire awœuk s'dame vesqueist pleus de vingt nns
» En grand amour, et eut encoires sept enfans ,
» Funda un grand moustier, feit dons ous monastères
» Etamandia tous cheus qu'avoyent fundiéys siés pères. »
Ces paroles, qui auraient besoin d'une traduction dans
l'intérieur de la France , seraient parfaitement comprises
dans le moindre hameau du Cambrésis.
Tout altéré qu'il était, ce langage vulgaire, ayant con-
servé quelques-unes des terminaisons sonores du latin ,
se prêtait facilement à la rime; c'est peut-être là un des
motifs qui introduisirent le goût des vers si généralement
dans le Cambrésis et tous les environs, dès le XII e et le
XIII e siècles.
Une véritable épidémie rith inique se répandit alors
dans toutes nos provinces, et, sans parler des nombreu-
ses chansons qu'on y composa, cette verve métrique vint
se révéler jusques dans les institutions et les monumens
du tems.
Les plus anciennes prières, les commandemens de
Dieu et de l'église, les oraisons de la Vierge et des saints,
tous enseignemens religieux et populaires d'une haute
antiquité, mais dont le langage fut plusieurs fois rafraî-
chi , étaient mesurés poétiquement et cadencés en rime ;
les meubles du tems portaient des devises versifiées, et
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quelquefois, jusques sur la dague qui donnait la mort,
on lisait une pieuse sentence en vers; vaine leçon à une
époque où la philosophie qu'on incrustait ainsi sur l'a-
cier était loin encore d'être gravée dans les cœurs !
Presque tous les vieux édifices restes debout présen-
tent à l'archéologue des inscriptions en vers : les gothi-
ques épitaphes sont en poésie romane , les vitraux de nos
cathédrales recèlent d'anciens quatrains , et nos plus
vieux proverbes, nos dictons populaires, qui datent de
cette époque , et dans lesquels se résume toute la philoso-
phie de nos pères, forment encore aujourd'hui un dysti-
que rimé. Enfin, lorsqu'il fallut instruire la jeunesse,
on imagina de renfermer dans des lignes mesurées et
rendues faciles à retenir par la rime, les règles de l'ur-
banité et du bel usage du monde : de là les quatrains et
les refrains moraux.
En même tems, s'érigeaient dans nos villes des confré-
ries poétiques en l'honneur de la mère de Dieu, où , par
un mélange bisarre du sacré et du profane qu'on retrou-
ve si souvent au moyen-âge, on remplaçait Apollon par Ja
Vierge, et l'Hélicon par le Puy, qui présente aussi l'idée
d'une montagne : l'invocation de ce nouveau Parnasse
se fesait sous le titre mystique de Notre-Dame-du-Puy.
Telle est l'origine des Puys <T amour, d*-s Puys verds, où
se redisaient les ballades et chants royaux en l'honneur
de la Vierge, et où l'on délivrait à l'auteur de la meil-
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leure pièce des couronnes de fleurs et d'autres plus soli-
des en un riche métal ; on les nommait Chapels de roses
et Chapels d'argent. Ces assemblées , qu'on peut regarder
comme les premières sociétés littéraires du pays , avaient
déjà lieu à Valenciennes en 1229 sous le nom de Notre-
Dame-du-Puy , et vers i33o à Douai sons le titre de Con-
frérie des Clercs parisiens (1). Ainsi , rien n'est nouveau
sous le soleil ! Les concours académiques qu'on célèbre
aujourd'hui se tenaient dans les mêmes enceintes il y a
cinq ou six siècles ! Que de choses anéanties depuis lors !
Et pourtant , idée consolante, l'amour des lettres est
resté.
Cambrai eut aussi une de ces anciennes sociétés litté-
raires, auxquelles on donnait le nom générique de Cham-
bres de Rhétorique (2). Ces espèces d'académies s'étaient
tellement répandues dans nos provinces, que toutes les
villes un peu considérables en possédaient. A des époques
solennelles , elles décernaient des prix aux auteurs qui
(1) Nous entrerons dans quelques détails circonstanciés sur ces vieux
concours poétiques de la Flandre, dans la partie de notre travail qui
concerne les Trouvères flamands, et dont la publication ne se fera
pas attendre.
(2) Le mot rhétorique était alors sy nomme de poésie, versification;
on disait des lignes de rhétorique, pour des vers; un maître de
rhétorique, pour un professeur de poésie.
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avaient le mieux résolu des questions mises au concours ,
et aux sociétés qui exécutaient, durant ce congrès scien-
tifique , les plus belles moralités, genre de pièces drama-
tiques du tems. Un jour, dit M. de la Serna Santander
(1), la chambre de rhétorique d' Arias distribua des prix
sur la question : Pourquoi la paix ne venait point en
France? Question tout-à-fait de circonstance dans un
siècle où la guerre était incessante. Les sociétés de Cam-
brai , Valencien nés, Douai, St.- Quentin et Hesdin se
hâtèrent de se rendre à Arras, pour répondre à l'appel
qu'on leur fesait , et peut-être aussi* un peu par curiosité
et pour apprendre pourquoi la paix ne venait pas? («)
Les disputeurs du prix devaient résoudre celte impor-
tante question publiquement et à haute voix dans une
espèce Je débat dramatique ; les deux prétendans qui en-
levèrent le plus de suffrages obtinrent pour récompense
des figurines en argent d'un merveilleux travail : c'é-
(1) Mémoire historique sur la bibliothèque de Bourgogne ,
Bruxelles, 1809, in-4° et in-8°.
(2) Un sujet de concours analogue fut récemment donné aux litté-
rateurs de l'Europe civilisée : en i834 , la Société de la Paix , de
Genève , ouvrit un concours sur les meilleurs moyens de procurer une
paix généiale et permanente; les mémoires pouvaient être écrits en
français, en anglais, en allemand, en italien et en latin. L'auteur du
mémoire couronné devait recevoir une médaille d'or de 5oo fr.
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talent une paix , du poids de huit onces, et un agneau
de six onces d'argent fin, figures allégoriques appropriées
au sujet traité. Les joueurs d'Hesdin remportèrent la
Paix et ceux de Cambrai l'Agneau ; les mêmes Cambré-
siens gagnèrent aussi dans cette brillante journée une
aîouete d'argent, comme les meilleurs chanteurs de ce
congrès littéraire. Comme on tenait à satisfaire tous les
amours-propres et à récompenser tous les efforts, on dis-
tribua un petit aignelet d'argent à tous ceux qui prirent
part plus ou moins heureusement à la grande discussion
sur la paix : c'était la fiche de consolation obligée qu'e m-
portaient les vaincus .
Il était rare cependant qu'on s'occupât de débats poli-
tiques dans ces assemblées à la fois dévotes et poétiques ;
les sujets pieux étaient à Tordre du jour, et l'on était au
moins tenu de parler de Y Assomption de la Vierge dans
une des strophes des pièces qu'on y lisait , allusion mys-
tique et pieuse, qui, pour le dire en passant, s'alliait
quelquefois assez singulièrement avec le reste de la ma-
tière : mais l'opinion du tems était que la "Vierge pouvait
tout obtenir de son fils et qu'un serviteur de Marie ne
pouvait jamais être damné ; aussi s'erapressait-on de faire
preuve d'attachement à la mère de Dieu dans toutes les
compositions de ce genre, longtems désignées sous le nom
de fatras divin. Dans la plupart de ces pièces, comme l'a
dit un écrivain ingénieux, la piété n'exclut pas la médi-
sance ; elle semble même lui offrir un appui charitable
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et naturel ; elles ont quelqu'analogie avec cette petite ca-
tégorie de personnes exaltées spécialement appelées dévo-
tes : il en a été des Serventois, ou actes de service, d'hu-
milité, de dévoûment à l'égard de Marie, comme des
Noels, chants de joie et de louanges ; composés d'abord
pour honorer le créateur, ils ont fini par réussir surtout
à déshonorer les créatures.
11 est une remarque essentielle à faire; les premiers
vers composés dans nos contrées sortirent des cloîtres , et
cela était tout naturel : il advint un tems où les lumières
presque partout éteintes en Europe par la barbarie ,
trouvèrent néanmoins un refuge sous l'humble toit des
monastères ; les moines leur accordèrent un droit d'a-
syle, et, sachons dire franchement, à la louange de ces
hommes , le bien qu'ils ont su faire , ils conservèrent
longtems et presque seuls , le feu sacré de la science. Les
premiers, ils cultivèrent le gai savoir, et tinrent pendant
quelques années avec gloire Je sceptre des muses. Ce fut
alors que s'ouvrit pour le nord une ère toute poétique.
Mais bientôt les lumières, dépassant l'enceinte des couvens,
se répandirent au dehors; les moines furent débordés, ils
ne purent plus lutter avec les hommes du monde que la
fréquentation des châteaux , et surtout la société des da-
mes , polirent de plus en plus.
La poésie , passant par de nouvelles mains , s'appliqua
sur de nouveaux sujets : les jeux*partis , les plaids sous
Vormel, espèces de controverses d'amour, remplacèrent
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les miracles , les légendes des saints; les flabels ou fa-
bliaux, les 'pastourelles, succédèrent à la louange éter-
nelle de la Vierge-Marie , sujet inévitable , qui , comme
Téloge de Clémence Tsaure à Toulouse , ou de Richelieu
à l'Académie, revenait sans cesse sous la plume des bar-
des religieux du nord.
Les Cours oV amour s'organisèrent aussi dans le beau
pays que nous habitons. Ce juri amoureux, tout entier
alors dans l'esprit de ces teins chevaleresques , comme le
juri politique est dans celui de notre époque , avait les
dames pour présidentes nées ; leurs arrêts étaient sacrés
et leurs décisions formaient jurisprudence pour toutes
les questions galantes : aussi ces juges féminins furent-ils
souvent chantés par les trouvères ; Legrand d' A ussy, qui
a compulsé tant de fabliaux , assure qu'on n'y trouve
jamais de louanges qu'en faveur des beautés blondes : c'é-
taient les beautés du pays.
Ce n'est guères que par exception que les brunes
étaient chantées , encore semble-t-on les excuser de la
couleur foncée de leur teint et de leurs cheveux ; nous
en donnerons pour exemple la pastourelle suivante , œu-
vre d'un trouvère cambrésien qui a cru devoir garder
l'anonyme , sans doute à cause de son peu de succès près
de sa bergère, ce qui était contraire à la conclusion ordi-
naire de ce genre de pièces. Le refrain des trois couplets
qui suivent paraît être commun à une chanson très- po-
pulaire de l'époque.
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8B
PASTORRELLE (i).
I.
De Saint-Quentin à Cambrât
Chevalchoie l'autre jour,
Lais un buisson esgairdai
Touse (fille) un vi de bel atour
La color et frexe com roze en mai.
De cuer gai ,
Chantant la trovai
Geste chansonnete :
a En non Deu , j'ai bel amin (ami),
» Coin te (agréable) et joli ,
» Tantsoi-je brunete (quoique brune). »
Vers la pastoure tornoi
Quant la vi en son destour
Hautement la saluai
Et dis : Deus vos doint (donne) bon jour
Et honor.
Celle ke si trovai ai ,
Sans délai,
Ces amis serai.
(i) Manuscrit de la bibliothèque du roi, sous le n° io557, copié
par M. De la Curne de Ste.-Paîaye sur le manuscrit 389 de la biblio-
thèque de Berne.
IL
as
m
16
Dont dist la doucette :
a En non Dea , j'ai bel a m in ,
» Cointe et joli
» Tant soie- je brunete. »
III.
Deles li seoir alai
Et li pria de s'amor (de son amour)
Celle dist : je n'amerai
Vos , ne autrui , por nul tour
S'on (sinon) pastor
Robin , que fieucié l'ai ,
Joie en ai ,
Si en chanterai
Ceste chansoriette :
a En non Deu , j'ai bel amin ,
» Coente et joli,
» Tant soie-je brunete. »
On pourrait croire que ces juris , ces cours amoureu-
ses, dont nous parlions plus haut , n'avaient heu que
pour récréer un monde frivole et léger ; point du tout :
des hommes gravés, revêtus de la robe magistrale ou de
la tunique ecclésiastique , participaient à ces fêtes. Le
président Rolland (1) nous a conservé des détails pré-
(i) Recherches sur les prérogatives des Dames chez les Gaulois,
sur les cours d'amour, etc. Paris, 1787, in-ia, pages 162-166.
17
deux sur les grands seigneurs de nos provinces et les
chanoines de Cambrai , Lille , Tournai et Saint-Omer,
qui, escortes des nobles prévôts 'des villes de Lille et de
Tournai, assistèrent à la cour amoureuse tenue par le roi
Charles VII , et y remplirent tous des fonctions.
Telles étaient les réunions qui excitaient la verve des
poètes du pays; d'un autre côté, la noblesse vivait dans
ses terres , et se réunissait en certaines occasions et pour
certaines fêtes que Ton célébrait par des chants. On n'a-
vait point alors de spectacles réglés ; les trouvères, agréa-
bles conteurs, en tenaient lieu. Admis à la table , à l'in-
timité des grands seigneurs, ils récitaient leurs fabliaux,
ils chantaient leurs serventois, en s' accompagnant de la
vielle ou de la harpe. Ces chansons grâcieuses et délica-
tes, suivant qu'elles parlaient d'amour, sa ty ri que s et
mordantes, quand elles peignaient les abus du tems ,
étaient écoutées avec une attention religieuse, surtout
quand les poètes se trouvaient assistés de chanteurs ,
qu'on appelait aussi jongleurs, et qui , soutenant les vers
par des violés et des rebecs, partageaient les applaudisse-
mens des auditeurs. Ces divers virtuoses recevaient en-
suite des récompenses brillantes, de riches cadeaux, des
chaînes d'or, et jusques aux robes des princes et seigneurs
qui les écoutaient ; les grands ne croyaient pas trop faire
en se dépouillant eux-mêmes pour parer ceux dont le
génie leur fesait éprouver les plus douces jouissances. Le
plus souvent, il y avait seulement cette différence entre
B
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le trouvère et le jongleur, que le premier était récom-
pensé par des cadeaux , et le second en argent. Le
Tournoiement £ Antéchrist, roman composé au commen-
cement du règne de St.-Louis par Hugues de Bercy, ex-
plique, en vers de l'époque, ce déduit de la noblesse :
« Quand les tables ostées furent
» Cil jugleur en pie's esturent ,
» S'ont nielles et harpes prises ,
» Chansons, sons, lais, vers et reprises,
» Et de gestes chantés nos ont.
» Li escuyer Antéchrist font
» Le rebarber par grand déduit. »
On en voit aussi la description dans le passage suivant,
tiré du manuscrit du Roman de la Poire, à peu près de
la même époque (i) :
« Cil jugléeur en.leur vieles
» Vont chantant ces chansons noveles ;
» L'un saile (saute), Vautre corne, l'autre estive (joue de la trompette),
» Chascuns danse , chascuns estrive (essaie)
» De son compaignon sormonter.
» Ne poeroi pas reconter
» La joie , le déduit , l'aneur,
(1) Ce manuscrit est à la bibliothèque du Roi, sous le n° 799,5 , in-
4°. Le passage extrait se lit au folio 66, rectff.
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» Que chascuns fet a son seigneur.
» En la fin luit cil chantoient
» Au refret (refrain) d'amors s'accordoient ,
» Et disoient
» A longue aleine :
» Insi nos meinne
» Li maus di amors. »
Les joyeux ébats des trouvères et jongleurs dans les
demeures des puissans de l'époque, sont encore bien tra-
cés dans les verssuivans, extraits du roman de YAtre
Périlleux (i) :
« Ciljougléour de pîuisors terres
» Cantent et sonent leurs vieles ,
» Muses , harpes et orcanons ,
» Timpanes et «altérions ,
» Gigues , estives et frestiaus ,
» Et buisines (trompes) et calemiaus (chalumeaux) ,
» Cascuns d'els grant joie demaine ;
» De joie est toute la cors plaine.
» Car moult ert li rois Artus rices
» Onques ne fut malvais ne ebiebes ;
» Moult lor fist bien à tous aidier
» De quanqu'il lor f u mestier.
» Tuit cascuns o s'espouseV,
» Si come lui plest et agrée.
» Au matin quant il fu grant jor,
(1) Manuscrit de la bibliothèque du Roi , n° 7989-2 , f » 44-45.
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» Furent paié li jougléor,
» Li un orent Max palefrois (beau cheYal),
» Bêles robes , et biaux agrois (atours) ;
» Li autre lonc ce qu'ils estoient
» Tuit robes et deniers avoient ;
» Tuit furent paié à lor gré,
» Li plus povre orent à plenté (abondamment).
» Quant li jougléour sont paié
» En lor païs sont repairié ;
» Et la cours estoit départie
» Chascuns chevaliers o sa mie
» S'en vet à joie et à bandor.
C'est ainsi qu'on peut se représenter les trouvères du
Cambrésis fréquentant les forts et gothiques châteaux
d'Esne, d'Arleux, d'Oisy, d'Elincourt et de Crèvecœur,
dont les nobles maîtres ne dédaignaient pas quelquefois
de suivre l'exemple en s'essayant aussi dans la gaie science.
Il y a encore aujourd'hui de riches et antiques familles
qui trouveraient leurs plus glorieux ancêtres parmi les
poètes de ce tems- là.
Tout porte à croire que c'est par des chansons d'amour
et de guerre que les premiers trouvères du pays exercè-
rent la puissance de leur verve; la langue romane, dont
ils se servaient, fit donner plus tard à ces chants le nom
de romances. C'est à ces prémices de leur muse que nous
devons principalement la conservation des plus ancien-
nes traditions populaires , revêtues d'un type national et
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SB
d'un caractère de localité qu'il est impossible de mécon-
naître.
Après les chansons ou romances vinrent les contes ou
fabliaux, joyeux récits de la veillée débités avec naïveté »
écoutés avec bonhomie , dans le castel mondain , dans
l'humble monastère et la grasse abbaye : partout , à cette
époque, où il y avait réunion d'hommes, survenait un
conteur ; où se trouvaient des conteurs, naissait un trou- 1
vêre.
Parmi cette phalange de poètes , armés à la légère , qui
couraient les châteaux et les cloîtres de la France septen-
trionale, nous en avons distingué une vingtaine, qui
appartiennent tous au Cambrésis, et nous n'avons pas la
prétention de croire que nous n'en ayons pas omis. Et
cependant, nous nous sommes arrêtés au XIV e siècle ,
n'admettant même pas dans cette liste , comme trop tard
venu, l'illustre cardinal Pierre d'Ailly, évêque de Cam-
brai, qui, lui aussi, composa des vers en vieux français.
D'après ce nombre , ou peut juger de celui des trouvères
des provinces qui entourent le Cambrésis. Ceux de la
Picardie sont innombrables : les trouvères d'Arras , à
eux seuls , forment un faisceau de noms qui viendraient
à l'appui de l'opinion de l'abbé Lebeuf, combattant celui
qui donna cette ville comme n'ayant jamais produit un
seul homme remarquable. Les trouvères Robert d'Ar-
tois, Jean Bodel , Courtois , Moniot, Antoine Duvalj,
Vautier, Jean Bretel , Jean Caron , Jean Carpentier, Vi-
a
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lains, Carasauz, Hugues, Audefroy le Bastard, Sauvage
et Baude Fastoul , d'Arras , ont tous laissé des œuvres
souvent dignes d'éloges ; Sauvage , Guillaume et messire
le Quênes ou Cuno, de Béthune; Gibers, de Montreuil ;
Guy et Philippe Pot, de Saint-Pol ; Guillaume , de Ba-
paurae; Jacques de Hesdin ; Hue de Tabarié, Châtelain
Saint-Omer; Gérard et Simon , de Boulogne; et dans
la Flandre , Jacquemart Giélée, Fremaux , Pierre le bor-
gne ou le trésorier, et Richard, de Lille; Michel Dou
Mesnil, seigneur du village d'Auchy ; Jehan et Gandor,
de Douai; Gilles li Muisis , Philippe Mouskes, Jehan
de la Fontaine , de Tournai ; Colins , du Hainaut ; Jehan
et Bauduin , de Condé ; Jehan Baillehaus , de Valencirn-
nes (î), sont tous poètes du XIII e siècle, qui rivali-
(1) Quelques-uns des Serventois et sottes Chansons couronnés
à Valenciennes , composés parle trouvère Jehan Baillehaus , fu-
rent publiés par B. de Roquefort en 1821 ( Etat de la poésie française
dans les XII e et XIII e siècles , pages 378-387). M. Hécart les fit réim-
primer avec de grandes additions et en plus grand nombre , à Va-
lenciennes, Prignet fils, 1827, pet. in-4°. — Nouvelle édition,
ibidem, i833, in8°, encadré. — On en a publié (en i834) une
3° édition avec quelques corrections, qui sont encore loin de suf-
fire; des mots mal copiés, des vers mal coupés, des syllabes réunies
qui devraient être séparées , d'autres qui sont divisées et qui devraient
être jointes , des lignes entièrement passées , rendent plusieurs de ces
chansons difficiles à comprendre : nous en publierons quelques-unes
rectifiées sur les notes de M. Louis Boca, de Valenciennes , élève de
Y école des chartes, dans notre notice sur les Trouvères de la Flandre,
et du Hainant , à l'article de Baillehaus,
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2&
SB
sèrent les Cambrésiens et qui doivent partager avec eux
l'honneur de soutenir la comparaison avec les ri meurs
provençaux. On voit que le Cambrésis et les provinces
qui l'environnent peuvent être appelés le berceau des
trouvères, au même titre que les méridionaux ont sur-
nommé leur Provence la boutiqua dels troubadours ; et
ce n'est pas sans motif que l'anglais Warton a appelé les
jongleurs et ménestrels de ces contrées , les constans ri-
vaux de la Provence (1).
Je ne parle pas même ici de ces nombreuses poésies du
XIII e siècle, qui, n'étant accompagnées d'aucun nom
d'auteur, peuvent néanmoins, par le ton de la pièce,
par le langage qui y est parlé, les lieux et les noms qu'on
y cite , être judicieusement attribuées à des trouvères de
Cambrai ou des environs du Cambrésis. Je n'en veux
pour preuve que la pièce suivante , extraite d'un recueil
manuscrit des poésies françaises écrites avant i3oo, et
déjà publiée par B. de Roquefort en i8i5 et 1821 (2).
C'est une Pastourelle, composée par un chevalier qui se
nomme lui-même André , et qui raconte fort naïvement
une aventure galante qui lui arriva sur le grand chemin
entre Arras et Douai :
(1) The hisiory of english poetry, vol. 2-
(2) De l'état de la poésie française dans les XII e et XUI« siècles.
Paris, 1821, in-8°, page 391.
ar
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L'autrier (avant-hier) quant chevauchoie
Tout droit d'Amis vers Douai ,
Une pastore (bergère) trouvoie
Ainz (jamais) plus belle n'acointai.
Gentement la saluai :
a — Bele, Dex (Dieu) vous doint (vous donne) bui joie ,
» — Sire , Dex le vos otroie
» Tout honore sans nul délai ,
» Cortois estes tant dirai. »
Je descendis en l'herboie (la prairie)
Lezli (près d'elle) seoir m'en alai :
a — Si , li di ( lui dis-je) , ne vous ennoi ,
» Bele , votre ami serai ,
» Ne jamais ne faudrai (ne vous serai infidèle),
» Robe auroie de drap de soie,
» Fremax (boucles) d'or, huves (habit), corroies (ceintures),
» Cuévrechiés (coiffure), tiécors (rubans) ai ,
» Sollers pains (souliers de couleur) grans vous donrai. »
oc — Sire , ce respont la bloie (la blonde),
» De ce vos mercierai (de ce je vous remercierais) ,
» Mas (mais) ne sai comment l'arroie (les aurai).
» Robin mon ami que j'ai ,
J> Car il m'aime , bien le sai ,
» Pucèle sui , qu'en diroie ?
» Ne soufrir ne le pourroie
» Mès tant vos otroierai
» Jamès jor ne vos narrai (ne vous haïrai) »
oc
» Biau sire , je n'oseroie ,
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.à
25
9 Car por Robin le lairai. . .
» S'il venoit ci que diroie...
9 Si m'ait Dieus, je ne sai ,
» Vostre volenté ferai ! »
Je la pris , si l'assouploie
!!
Le gieu li fis toute voie
Onques g u ères n'y tarjai (je n'y mis pas grand teins),
Mais pucele la trovai.
Elle me semont et proie (demande et prie)
Si ces conveos li tendrai (si je tiendrai les convention») ,
Por tout Tavoir que je ai ,
Sur mon cheval l'encharjai ;
Andrieu sui qui maine joie,
Ma puceletle doigooie
Dtoit en Arras l'enportai,
Grans biens lui fis et ferai. 4
Qui ne reconnaît dans les mots sollers pour souliers ,
lairai pour quitter, biau pour beau , tarjai pour tarder,
etc., etc., le vieux parler Cambrésien? Le langage du
beau sire Andrieu a un goût de terroir qui nous porte à
penser que son manoir était situé sur les confins du
Cambrésis et de l'Artois. C'est peut-être le même trou-
vère qui , repoussé tout-à-l'heure sur la route de Cam-
brai à St.-Quentin , fut plus heureux sur celle d'Arras à
Douai ; plusieurs vers semblables dans les deux pièces
nous fortifient dans cette opinion. Quoi qu'il en soit, nous
ne pouvons nous empêcher de remarquer que cette petite
pastourelle est contée avec grâce et adresse , et qu'elle est
26
une peinture fidèle, quoiqu'un peu crue, de» mœurs du
tems et de l'abus que la chevalerie fesait souvent de sa
force et de son pouvoir, lorsqu'elle n'était pas occupée
à redresser les toits.
Il est encore des pièces plus importantes , dont les au-
teurs n'ont pu être Connus jusqu'à présent, et qui cepen-
dant sont nécessairement l'œuvre de poètes cambrésiens.
L'oubli de teurs noms ne doit pas étonner; les jongleurs
et les ménestrels ne savaient pas souvent le nom des trou-
vères dont ils chantaient les ouvrages ; semblables en cela
à ces mauvais comédiens qui répètent toute leur vie des
chefs-d'œuvre dont ils ne connaissent pas 1< s auteurs.
C'est pour cette raison qu'il nous reste des milliers de fa-
bliaux , enfans de pères inconnus ; d'autres auxquels on
accorde une double ou triple paternité; peu, dont on
connaisse bien la filiation authentique. Au nombre des
premiers , nous devons ajouter ceux que leur titre ratta-
che positivement à la ville de Cambrai.
C'est le cas d'en parler ici , puisque les auteurs ano-
nymes n'ont point de rang dans la liste alphabétique qui
doit suivre.
En premier lieu, il faut citer le poème intitulé Raoul
de Cambrésis, grande épopée du XIII e siècle qui résume
plusieurs faits et traditions du pays traités poétiquement
et qui paraît offrir autant d'intérêt que les poèmes de
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Berte aus gratis pies et de Garin le Loherain. Le manus-
crit en existe à la bibliothèque nationale, et on en doit la
découverte à M. Paulin Paris, savant éditeur des deux
romans que nous venons de citer. Le jeune M. Edw. Le
Glay, licencié en droit et élève de l'école des chartes , au-
jourdhui bibliothécaire de la ville de Cambrai , en a tra-
duit en prose un épisode adressé par lui à la Société
d'Emulation de la cité qu'il habite. Ce jeune homme ,
digne fils d'un savant dont la réputation est établie , a
aussi découvert un petit poème qui appartient nécessai-
rement à Cambrai par le sujet et la facture. Il a été pu-
blié dans les Mémoires de la Société d'Emulation de
Cambrai, année 1 832-1 833, avec des notes par le jeune
savant qui a fait la découverte du texte. C'est une es-
pèce de Nécrologie en vers, composée, comme cela se pra-
tiquait à cette époque (î) , sur Enguerrand de Créqui ,
mort 52 e évèque de Cambrai, au mois de septembre
1 285 : ces sortes d'oraisons funèbres se composaient au
moment même de la mort des personnages auxquels elles
avaient rapport; c'est donc parmi les trouvères de la fin
(î) Je possède un poème du même genre et à peu prés du même
tems, composé par Gilles li Muisis, trouvère tournaisien, sur deux
évéques de Tournai , morts l'un en i343 et l'autre en i349 ; il est in-
titulé : Rimes sur la vie de revèrendissimes sieurs Andrieu de
Florence et Jehan Des Prêts, jadis euesques de Tournay. A cette
époque de vogue poétique , on chantait également les morts et les vi-
vans.
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3
du XIIP siècle qu'il faut chercher l'auteur de cette es-
pèce d'élégie cambrésienne qui ne manque ni de naïveté
ni de sentiment , comme on peut le voir par les quatre
premières strophes que nous allons citer.
DE ENGERRAN
VESQUE DE CAMBRAI Kl FU.
I.
Chius ki le cuer a irascu (i) ,
De bon signeur k'il a perdu ,
Par mort kl maint homme a iré*,
Prie de kuer au roi Jhe'su ,
Ki trespassa pour no salu ,
K'il ait manaïde et pitié'(2)
Del âme au gentil ordené (3) :
Le biel, le^bon, le bien létré,
(î) Irascu. Iratus, irrite*, chagrin.
(2) Manaïde. Protection, assistance , secours. — M. P. Paris croit
ce mot dérivé de amœnus , amœnitas. Qarin le Loherain , t, 1,
p. 287, à la note. — Ne pourrait-on pas le faire venir de la basse
latinité manu aida ou aidia, aide de la main.
(3) Ordené. Ordinatus, qui a reçu les ordres sacrés.
m - »
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Engerran Li de Chambray fu
Vesques et quens par sa bonté ,
Car onques ni avait baé (1) j
Mais Des le vaut; bien i para (2).
II.
Espoir, ne fu pas à tous grés (3)
Que li gentiels clers fust sacrés ;
Je croi s'il n'éust mains d'amis ,
Mais s'il éust esté amés
Si k'il déust et honorés ,
Ains tel prélas ne fu bénis -,
Preudom estoit nés et apris.
Tout son vivant , au mien avis ,
De Diu servir fu aprestés ;
Deboinaires fu et amis.
S'en eut à tort plus d'anemis ,
Che fu damages et pités !
III.
Hé ! las ! por coi le haoit-on ,
En estoit-il bénignes hom ? (4)
(1) Baé. Aspiré, souhaité.
(2) Le vaut. Le veut.
(3) Espoir. Ce mot a ici le sens de vraisemblablement.
(4) En estoit- il. Pour n'était- il pas.
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SI
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Humlc s et dous sans cruauté ,
Cortoisie arnoit et raison ,
Astenanche et religion; (i)
Et s'estoit plains de loiauté ,
De mesure et de carité.
Aine de tort faire n'ot pensé
Drohuriers fu j bien le set-on.
De povre gent a voit pitié ,
Dou sien y niétoit à plenté (2).
Jhesus li fâche vrai pardon !
(1) Astenanche. Abstinence.
(2) A plenté. En abondance.
(3) Je crois que si jamais q uelqu'un est allé en Paradis, l'âme d'En-
guerrandy est déjà.
(4) Forment. Fermement, beaucoup.
(5) Il s'empressa de garder les droits de la mère de Dieu.
IV.
Je croi s'onques nus hom a la
Em paradys , dom i est ja
L'ameau siguor dont je vous di (3).
Tous jors sainte vie mena ,
Le Mère Diu forment ama (4)
Et à son pooir le servi.
De ses droits warder s'a hati , (5)
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SB
K9
Si que mainte painoe en soffri. (1)
En la fin tant s'en travilla ,
Qne en la mort s'en enbati
Ki tost a 1 homme saisi
On pais là où dévia. (2)
Le poète parle ensuite des legs pieux faits par l'évêque,
et dit que s'il donna ses biens à des honnêtes gens , ses
engagemens seront tenus ; il ajoute qu'on va éprouver
s'il est vrai qu'un homme mort n'a pas de vrais amis.
Enguerrand de Créqui , selon lui , en trouvera dans le
sein du paradis ; tous ceux qu'il a si bien honorés pen-
dant sa vie l'aideront après sa mort à sortir du purga-
toire. L'auteur s'adresse ensuite à l'archidiacre de Flan-
dre , parent de l'évéque , à qui il adresse tout d'abord ses
vers comme à l'homme le plus attaché au prélat et le
plus digne de son amitié; il interpelle ensuite maître
Jehan Days , «et lui fait un cas de conscience de prier
pour aider l'âme du prélat à sortir du purgatoire ; puis
il décoche une flatterie , qu'on peut regarder comme
(1) Peut-être en défendant les privilèges d'une abbaye consacrée à
la Vierge , ou plutôt en soutenant contre le chapitre les droits de son
siège , qui était sous l'invocation de la Vie rge.
(2) Dévia. De vita ire, aller de vie à trépas. Le sens de ces deux
derniers vers parait fort obscur.
m
m
32
intéressée, aux deux abbés et aux deux grands clercs
nommés exécuteurs testamentaires d'Enguerrand de Cré-
qui. Enfin, il termine ainsi sa pièce par les n°et 12 e
strophes, les deux dernières de cette composition funè-
bre :
Xï.
Se chascuns del sien a plenté (abondance)
I devoit mètre en caritë,
Le devroit-il tost estre fait.
De Dieu en averont mon gré ;
Dou siècle prisié et loé,
Et de moi ki ces vers ai fait.
Or sachent tout bien entresait (cependant),
Ke s'il est ainsi con me pait ,
Briement j'ai cuer et volenté
Dia servir, u que chascun ait
De moi mestier, n'en court , n'en plaît (en justice),
Ne ailleurs très tout mon aé (âge , vie).
XII.
Je ne sais que plus vous devis j
Mais chius ki en la crois fu mis,
Faiche pardon au bon prêtas,
Ki fu sire du Gambrésis ,
Au voloir le roi Jhesu Cris ,
En cui honor il fîst les pas (peines) ;
Dont tant fu travilliés et las ,
For coi li morsPnet en ses las.
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C'est grans damages au pais !
Douche mère Diu , ki sauvas
Théophylu et confortas ,
QEvre (ouvre) li H uis (la porte) de paradys.
Il me reste à citer une dernière pièce anonyme extraite
d'un manuscrit de la bibliothèque de Cambrai , par M.
le docteur Le Glay, et communiquée par lui à M. Hé-
cart, qui l'a publiée à la fin de la troisième édition des
Serventois et Sottes Chansons couronnées à Valeneiennes
(1), sans notes, ni commentaires. C'est un lai amoureux
et sentimental , plein de finesse et de grâce , que compo-
sa, tout porte à le croire, quelque galant chevalier cam-
brésien. Nous ne résistons pas au plaisir de l'insérer lit-
téralement ici et d'en faire suivre le texte original d'une
traduction aussi fidèle que possible.
Je ne puis mais se je ne chant souvent,
Kar en men cuer n'a se tristece nou ;
Amour m'asaut nuict et jour si griement (grièvement)
Ke n'ai espoir, confort, ne garison.
En sa prison m'a tenu longuement
Cele que j'aim , et point ne s'en repent
De moi grever tout adies (aussitôt) sans raison.
(i) Paris, J.-A. Mercklein, i834 > grand in-8<V Page io3.
Diex!
m
c
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ss.
Ele ni peut treuver autre oquoison
Fors que trop l'aim chi a mal gucrridon ;
Kele me rond or saige vraiment!
Ké ja n'arai puis que l'aim loiaumcnt.
De s'amonr dou ,
Ha Diex , ha !
Kareu ki m'en garira
Omnes.
Ce sont amoureteski me lienent ,
Si ke ne pens à rien vivant
Fors ka la bel au cler vis (beau visage). Aymi!
Sa blance gorge luisans ,
Sou menton vantis,
Sa bele bouce rians
Ki tous jours dist par samblant :
Baisiés , baisiés moi, amis , tondis ;
Son nez bien fait à devis ,
Si vair oelformiant, (i)
Laron d'emblercuer d'amant ,
Si brun sorcil plaisant ,
Son plein front, son cief luisant ,
M'ont navré
D'un d'art si énamouré ,
Ke bien croi qu'il m'ocira ,
Ha Diex, ha!
(i) Vair oel, œil bleu j le vair était une riche fourrure blanche et
bleoe dont usaient les rois de France , au moyen-âge. V air oel est
une charmante expression pour dépeindre en un seul mot la douceur
du bleu de la prunelle se détachant sur le blanc de l'œil.
55
®_ : &
Traduction : a Ce nVst pas ma faute si mes chants
» deviennent rares et se ressentent de la tristesse dont
» mon cœur est navré ; 1 amour me livre si rudemeut ba-
» taille nuit et jour, qu'il ne me reste nul espoir desou-
» lagement et de guérison.
» Celle que j'aime me tient depuis longtems dans les
» fers , et elle ne parait pas regretter de me martyriser
» constamment sans adoucir mes peines. Hélas !
» Elle ne peut me reprocher que de trop l'aimer, et
» voilà quelle récompense elle m'accorde! Qu'elle me
» rende donc mon ancienne indifférence, à moi qui ja-
» mais ne lai aimée que loyalement!
» De cette cruelle passion , hélas ! bon Dieu ! qui me
j> guérira?
» L'amour s'est emparé de moi, si bien que je ne
)) songe à rien au monde qu'à ma mie au beau visage ,
» hélas ! Ce sein d'une blancheur éclatante, ce minois si
î> vanté, cette belle bouche souriant toujours et qui
d semble appeler constamment les baisers de l'amour;
» ce profil si gentil , cet œil bleu langoureux qui enlève
» si facilement les cœurs des amoureux , ce sourcil noir
» et arqué, ce front d'albâtre, ces cheveux d'ébène , sont
» autant de traits acérés dont l'amour s'est servi pour me
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50
» frapper et sous lesquels il faut, hélas! que je suc-
» combe ! »
C'est ici le lieu d'établir le caractère particulier qui
distingue les productions des trouvères du Cambrésiset
de leurs voisins. Leur manière de narrer est simple,
claire, naïve j elle se rapproche du dialogue et tient pres-
que de la forme dramatique. On y trouve du sentiment,
de la délicatesse, et des peintures du cœur humain d'une
vérité qui étonne et enchante : il règne dans leur style
le reflet d'une franche bonhomie, souvent relevée par un
proverbe sensé , ce qui n'exclut pas la finesse de la pen-
sée, et cette expression si moqueuse, ce ton si naturelle-
ment railleur, véritables types des compositions de nos
trouvères.
Un autre caractère qui leur est propre , et dont il ne
faut pas trop se vanter, c'est un cynisme dans les mots et
les détails, que la simplicité du tems ou la pauvreté de
la langue peut seule faire pardonner : nos poètes ne
voyaient point de mal à nommer, comme dit le Roman
de la Rose , tout ce que Dieu a fait, et ils ont grand soin
d'appeler chaque chose par son nom. Du reste, ils pos-
sèdent une variété de couleurs , une richesse d'imagina-
tion qui les met, sous le rapport du génie, beaucoup au-
dessus des troubadours. Ces derniers chantaient cons-
tamment le printems , les fleurs, se lançaient dans les ré-
gions éthérées à l'aide d'un style boursouflé, et ne sor-
taient guères d'un certain cercle d'idées; les trouvères,
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37
au contraire, plus naturels , meilleurs peintres de l'épo-
que , chantaient ou plutôt contaient bourgeoisement l'a-
necdote du jour, l'histoire du prince, les mœurs du cou-
vent, les aventures d'amour, enfin tous les plaisirs de la
vie et de la société : les troubadours étaient les classiques
exagérés du moyen-âge, les trouvères en furent \esroman-
tiques raisonnables; les premiers pourraient passer pour
des peintres collés-montes, et les seconds pour de grâ-
cieux peintres de genre. Il résulte de là que les uns de-
viennent parfois noblement ennuyeux , tandis que l'al-
lure franche et roturière des autres plaît et amuse pres-
que toujours.
Et qu on ne croie pas que notre position d'homme du
nord nous fasse juger trop favorablement les anciens
poètes du pays : dans le siècle dernier, une lutte s'enga-
gea sur les divers mérites des trouvères et des trouba-
dours : Barbazan , Legrand d'Aussy, La Curne de Ste.-
Palaye, les abbés Papon , Millot et de Fontenay, Mayer
et Berenger, ont rompu des lances à la plus grande gloire
poétique du nord et du midi; de nos jours, Méon , de
Roquefort et le savant Reynouard, ont encore éclairci
ce point de littérature, et ce n'est qu'après tous ces
scientifiques efforts que les érudits auteurs de Y Histoire
littéraire de la France sont arrivés , dans leur seizième
volume, à traiter la question des poètes du XIII e siècle.
L'opinion de ces savans consciencieux est d'un poids
immense dans la balance; ils n'appartiennent à aucune
province exclusivement , ils ne voient que la gloire litté-
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5a
i aire de la France en général ; et voici leur impartial ju-
gement sur nos trouvères : (t A notre avis , disent-ils,
)> ces chansons françaises soutiennent avantageusement
» le parallèle avec les chansons provençales du même
» tems : les idées y sont plus ingénieuses ; l'expression
» des sentimens y est plus simple, et par conséquent
» plus vraie. » (i)
C'est à tort, ce me semble, qu'on a généralisé l'époque
dont nous parlons sous la qualification de barbarie du
moyen-âge ; ce qui pouvait être vrai sous le rapport po-
litique ne Pétait pas sous celui de l'imagination.
Bien avant moi et mieux que moi , M. Villemain (2)
en a fait la judicieuse remarque : trop longtems on fut
tenté de croire que , sous la dure cotte de maille qui cou-
vrait ces hommes de fer, dans ces massifs castels, derrière
ces murailles et ces tourelles épaisses, qui nous apparais-
sent encore comme de vieux témoins de la barbarie féo-
dale, nulle élégance, nulle amabilité sociale ne se mêlait
à la rudesse et à la sauvagerie des mœurs ; il n'en est pas
ainsi : soit par une tradition perpétuée de la vieille so-
(1) Histoire littéraire de la France, tom. XVI , page ai 1 .
(2) Cours de littérature français 1 du mqyen-dge. Paris , impri-
merie de Crapelet , i83o f in-8». T. 1", p. 3o8.
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59
ciété romaine, soit par cet instinct d'urbanité délicate
qui a de tout tems caractérisé les habitans qui maniè-
rent la langue française , la presque généralité des œu-
vres poétiques de nos premiers trouvères, exhale une
sorte de fleur de galanterie , un parfum de malice qui
frappe tout d abord l'investigateur le moins exercé. Cette
verve sarcastique , et tant soit peu délurée , a déjà servi à
inspirer nos plus aimables conteurs modernes et long-
tems encore nos vieux fabliaux formeront une source
féconde et toujours ravivée où viendront puiser les jeu-
nes poètes de la civilisation.
A mesure qu'on s'initiera dans les détails des mœurs
intimes de ces tems éloignés et encore peu connus , on
découvrira que la barbarie, dans les productions artis-
tiques de toute nature, a été moins longue et moins gé-
nérale qu'on ne le croit communément. Il y avait tout à
la fois de l'élévation et de la délicatesse dans les idées des
hommes qui érigèrent nos belles cathédrales, et ch<z
ceux qui produisirent les, grandes épopées du moyen-
âge; tout cela naissait en même tems. On y voit gran-
deur dans les créations de l'art, finesse dans celles de
l'esprit, richesse d'imagination dans toutes deux. Ex-
primerait-on aujourd'hui , par exemple , dune manière
plus grâcieuse et plus délicate, cette pensée d'une jeune
Lilloise du XIII e siècle :
a Moult m'abelist quand je vois revenir
9 Iver, gresill et gelée aparoir ;
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82.
40
» Car en toz tensse doit bien resjoir
» Bele pucele , et joli cuer avoir.
» Si chanterai d'amors por mieux valoir,
» Car mes fins cuers plains d'amorous désir
» Ne mi fait pas ma grande joie faillir. »
En voici la traduction , qui ne peut rendre que d'une
manière bien faible la naïveté de l'expression:
« Je me réjouis même en voyant venir l'hiver avec le
» grésil et la gelée, car, en toute saison , la jeune et jolie
» fille doit se réjouir et avoir la gaité au cœur. Je ferai
d chanson d'amour pour plaire davantage; et, tant que
» mon cœur tendre conservera ses amoureux désirs , ma
y> douce joie ne m'abandonnera pas. (1) »
Nous sommes heureux de nous rencontrer dans nos
idées sur la vieille poésie de ngs contrées, avec un savant
connu pour la finesse de ses aperçus et l'exactitude de ses
recherches :
(1) Ce couplet a été composé au XIII e siècle , par Marie ou Ma-
rotte Dregneau, de Lille; il est extrait d'une chanson qui se trouve
dans les> manuscrits de la bibliothèque du Roi» et que M. de la Borde
a citée dans son Essai sur la musique , t. 2.
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41
« C'est un fait digne de remarque, dit M. Auguis(i),
» que le Hainaut, l'Artois, le Cambrésis et la Flandre ,
» qui , depuis que la langue poétique a été achevée en
» France par Malherbe, n'ont pas produit un Seul poète
» remarquable, soient de toutes les provinces de France,
» en deçà de la Loire, celles qui, au XIII* siècle , aient
» compté le plus grand nombre d'écrivains en vers, et
» que tous ces écrivains aient été regardés comme les
» meilleurs de leur tems. Leurs ouvrages ont été regar-
» dés comme des modèles, pour des auteurs de la même
» époque et même pour le siècle suivant. »
Cette opinion , d'un homme si éclairé et si juste ap-
préciateur du mérite littéraire, vient parfaitement à
l'appui de ce qui a été dit plus haut en l'honneur de nos
trouvères ; M. Villemain lui-môme , qui , pour avoir
étudié la littérature des troubadours et en avoir parlé
d'une manière à la fois si diserte et si grâcieuse , se trou-
vait, pour ainsi dire, entraîné vers la poésie méridio-
nale, n'en a cependant pas moins rendu justice au mérite
des poètes du nord dans son Cours de littérature française
au moyen-dge. « Une sorte de vivacité moqueuse, dit-il ,
» de raillerie satyrique , anime aussi la langue des trou-
{i) Poètes français depuis le XII e siècle jusqu'à Malherbe ,
tome 1, p. 379.
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42
» vères; mais au lieu d'éclater par des images brillantes
» et lyriques, d'avoir quelque chose de musical , comme
» les voix du midi , l'esprit des trouvères est prosaïque
» et narquois ; c'est un conte au lieu d'une ode. Ici , je
» crois voir un chevalier troubadour qui , du haut de
» son coursier, chante des vers de guerre ou d amour ;
» là , un bourgeois malin qui dans les rues étroites de la
» cité, devise avec son compère, se moque, se raille des
» choses dont il a peur. r>
On voit, d'après ces divers jugemens, de combien d'at-
traits fourmille la poésie fine et naïve des trouvères; mal-
heureusement leur règne ne s'étendit pas au-delà du
XIV e siècle. Peu à peu les grands vassaux s'éloignèrent
de leurs terres pour se fixer à la cour, ou exercer les
grandes dignités de l'état ; les ponts-levis des châteaux
ne se baissèrent plus devant les chantres joyeux qui ve-
naient charmer les ennuis d'un noble auditoire : Alors,
comme dit le vieux Jehan de Nostredame , défaillirent les
Mécènes, et défaillirent aussy les poètes! C'est cette mê-
me pensée que l'ingénieux Waiter Scott a mise d'une ma-
nière proverbiale, dans la bouche du vieil écossais Mac
Murrough un des personnages de Waverley. « Lorsque
» la main du chef ne donne rien , s'écrie-t-il , le souffle
» du barde se glace sur ses lèvres. »
On vit bien naître encore de loin à loin dans le siècle
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suivant des génies poétiques; mais ce n'étaient plus les
gais trouvères du pays , vivant et mourant dans les lieux
qui les avaient produits. A eux succédèrent le gentil
Froissai t, Georges Chastelain, dit l'Aventurier, le joyeux
chanoine Molinet , et Jean Le Maire , de Bavai , tous
poètes courtisans , suivant les princes dans les capitales
et polissant leur langage sur celui des palais qu'ils fré-
quentaient.
D'un autre côté, les chants poétiques des religieux
avaient cessé. Sitôt que les reclus furent vaincus dans la
carrière des lettres par les hommes du monde , ce ne fut
plus un avantage pouc un pays d'en compter un grand
nombre. Les monastères du Cambrésis, dont les sombres
enclos avaient servi d'échos à des rimes heureusement
tournées , gagnèrent en richesse et s'appauvrirent en in-
telligence ; toute leur littérature se fondit en puériles
discussions d'école , en éphémères productions ascéti-
ques, en vaines querelles de théologie. Bientôt on ne put
même compter sur ces faibles tributs ; une nullité déses-
pérante devint le lot des religieux du nord , et , dans le
dernier siècle, il est telle riche abbaye de nos environs
que nous n'oserions nommer, dont les titres littéraires
se bornaient à quelques misérables acrostiches, à de fu-
tiles chronogrammes, jeux puérils de l'esprit qu'enfan-
taient, dans un trop long repos, des cerveaux étroits et
des intelligences bornées.
Mais revenons à nos joyeux trouvères ; voici la liste de
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ceux sur lesquels il a encore été possible de rassembler
quelques rènseignemens ; quoiqu'il soit certain qu'ils ap-
partiennent tous au XIII a siècle à très-peu de chose près,
il ne pouvait être facile de connaître exactement la date
de leur naissance, aussi ne sont-ils pas placés chronolo-
giquement (i).Il eût été plus mal-aisé encore de les ranger
par degré de mérite , c'est donc l'ordre alphabétique ,
plus simple et plus commode, qui a prévalu dans le clas-
sement qui suit.
(1) L'illustre Raynouard, dans un article très-indulgent sur les
Trouvères Cambrèsiens t insère 5 au Journal des S au ans en juin
i834 , a émis le vœu que ce genre de travail rut traité chronologique-
ment; nous sentons tout ce que gagnerait une biographie dans la-
quelle le disciple viendrait après le maître, le fils après le père , l'imi-
tateur après le créateur ; mais ici, il y a impossibilité complète de pro-
céder par ordre de dates, et M. l'abbé de La Rue lui-même , s'est éga-
lement trouvé dans la nécessité de renoncer à cette règle dans l'his-
t oire de ses trouvères anglo-normands.
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SECONDE PARTIE.
Adam-de- le- Halle , ou de la Halle, surnommé le
Bossu, quoique né à Arras , appartient aussi au Cambré-
sis , comme Jehan Du pin , en sa qualité de moine de
l'abbaye de Vaucelles, dans laquelle il commença sa car-
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m
rière aventureuse (î). Adam était fils de Henri de le
Halle, qui tenait un rang distingué dans la bourgeoisie
et le commerce d'Arras, ainsi que le poète lui même nous
l'apprend dans le Jeu de la fouillée. Ses paï ens , sans
qu'on puisse dire positivement qu'ils le destinassent à
l'état ecclésiastique, commencèrent par le faire étudier
au monastère deVaucelles, près Cambrai. Elevé dans
cette maison au commencement du XIII e siècle, Adam ,
doué d'une grande vivacité d'esprit et d'une imagination
ardente, déserta le cloître pour retourner dans sa ville
natale. Les charmes d'une jeune fille appelée Marie ,
nom commun et célèbre dans toutes les productions de
nos trouvères, lui firent facilement oublier les douceurs
de l'éloquence et les attraits de la dialectique ; le jeune
clerc se livia à toute la fougue de sa passion, et, poète
jusques dans ses amours, il se permit des licences qui lui
(i) Assurément la place d'Adam-de-îe-Halle se trouvait plus ra-
tionnellement indiquée parmi les Trouvères Artésiens, mais si l'on
veut bien se rappeler que les Trouvères Cambrèsiens furent origi-
nairement composés pour être présentés dans un concours ouvert par
la Société d'émulation de Cambrai, et que dans le Programme de ses
recherches la société désignait nominativement Adam de le Halle
et Jehan Du Pain , religieux de Vaucelles , et comme ayant pris,
comme tels, un droit de cité dans le Cambrésis, on paidonnera à
l'auteur de les faire figurer ici. — L'abbaye de Vaucelles , située à
deux lieues au sud de Cambrai, fut fondée en n32 j elle était de
l'ordre de Cîteaux, et la plus ancienne de cet ordre dans les Pays-Bas ,
après Orval.
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attirèrent la réprobation de son père et la déconsidéra-
tion publique. II séjourna quelque tems à Douai, puis,
malgré sâ famille, il se maria à Arras avec la belle Marie.
Une fois lié par l'hymen , la mobilité de son esprit , son
inconstance naturelle , son éloignement pour tout ce qui
ressemblait à une chaîne, l'engagèrent à rompre ses
nœuds et à aller chercher de nouvelles émotions à Pa-
ris; c'est au moins ce qu'il nous dit de lui-même dans
son Jeu de la feuille'e. S'il Séjourna alors à Paris , il y
courut les plaisirs et les aventures pour lesquels il avait
une grande propension , et il y composa peu de vers, car
rien, dans ses compositions, n'indique son séjour dans la
capitale de la France ; tous ses ouvrages , si l'on en ex-
cepte son poème du Roi de Sicile, portent le cachet de
son pays. Ce sont des chansons d'amour, des lais , et des
pastourelles , dont la scène est toujours quelque champ
de l'Artois ; ce sont des vers pour ou contre les bour-
geois turbulens d'Arras ; ou bien c'est la narration de
détails intimes sur la vie et les sensations de l'auteur au
milieu de sa patrie.
Adam-de-le-Halle finit par prendre , un peu tard sans
doute, l'habit ecclésiastique dans l'abbaye où il avait été
élevé ; mais ce lieu de refuge ne fut pas pour lui un port
assuré contre les orages de la vie : il avait trop d'incons-
tance et d'ardeur pour se contenter d'un séjour tran-
quille sur les rives verdoyantes de l'Escaut ; il saisit en-
core la première occasion qui se présenta d'user son ac-
tivité et son désir de voir et d'agir. Robert, depuis comte
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48
SB.
de Flandre, beau-frère de Charles, comte d'Anjou , de-
manda un clerc qui lui servît de compagnon et peut-être
de secrétaire , dans les divers voyages qu'il fit à la terre
sainte pendant sa jeunesse; Adam-de-le-Halle s'empressa
de le suivre : il parcourut la Palestine, la Syrie et l'E-
gypte avec le jeune Robert ; il revint en France par la Si-
cile et la Provence , où il prit peut- être l'idée du drame
dans les œuvres d 1 Arnaud Daniel et d'Anselme Faydit,
poètes provençaux, morts vers le commencement du
XIII e siècle, et dont les manuscrits n'ont pas été retrou-
vés. C'est au moins l'opinion de M. Mayer, qui défend
la cause des troubadours , et leur priorité pour la con-
ception des compositions dramatiques, dans le Mercure
de France du 22 août 1780. Adam retourna encore en
Provence sur la fin de ses jours, et il paraît qu'il termina
sa carrière à îïaples vers l'an 1 289, se trouvant peut-être
encore à la suite de Robert de Flandre , qui aida Charles
d'Anjou dans la conquête du royaume de Naples.
Ce trouvère, quoique la Biographie universelle ne lui
ait consacré qu'une dixaine de lignes dans lesquelles on
le confond avec Adam de St. -Victor, mort près d'un
siècle auparavant (1), est un des écrivains les plus remar-
(1) Si la Biographie universelle a presqu'oublié Adam de le Halle,
en revanche l'Encyclopédie catholique a publié sur lui une notice
très-remarquable et très-complète, par M. Paulin Pârîs,
m
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Ai)
quables, non seulement de nos contrées , mais même de
tout le moyen-âge. Il est considéré par Legrand d'Aussy
* comme le premier auteur dramatique connu en France,
et si Ton ne veut pas tout-à-fait le décorer de ce titre,
on doit du moins avouer qu'il eut la gloire d'avoir in-
troduit le premier, dans notre langue, de petits poèmes
mêlés de chant , divisés par scènes et dialogues entre des
personnages clairement désignés. Il leur donna le nom de
Jeux. Legrand d'Aussy est persuadé qui I s furent repré-
sentés, au moment de leur composition , dans des Cours
plenihres ou dans des châteaux de seigneurs suzerains.
Ces petits drames ont une allure naïve, une action qui
marche et qui amène un dénoûment naturel. Ces pièces
présentent des détails si agréables et si spirituels , que ce
serait leur faire injure que dé les comparer aux mystères
et aux sotties des premiers âges de notre théâtre , qui ,
pour être venus plus tard, n'en sont que plus mauvais.
Le trouvère Adam nous a laissé trois pièces de ce
genre.
i° Li Gius (jeu) du Berger et de la Bergère, ou de
Robin et Marion.
Ce jeu, qui a fait l'objet d'un article de l'érudit Ray-
nouard dans le Journal des Savans d'avril i83o, a été
traduit en prose , ainsi que le suivant , par Legrand
d'Aussy, dans ses fabliaux des XII« et XIII* siècles. La
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GoogI
Société des Bibliophiles français la publié en original en
1822 (1). La composition de cette pièce remonte veis le mi-
lieu du XIII e siècle ; elle est tissue dans le genre de la
pastorale , et peut être considérée comme le premier
opéra -comique qu'on ait essayé en France. M. Paulin
Pâris, bon juge en pareille matière, regarde cette pro-
duction et la suivante comme deux petits chefs-d'œuvre
qui peuvent encore aujourd'hui contenter le goût le plus
délicat et plaire à ceux mêmes qu'une prévention singu-
lière en France, éloigne de la lecture de nos premiers
poètes français.
Les deux personnages principaux sont deux amans
nommés Robin et Marion, qui ont depuis fourni le pro-
verbe : être ensemble comme Robin et Marion. Le jeu
commence par une entrée de Marion , qu'on nomme
aussi Marotte , autre diminutif de Marie.
Marotte (chante).
Robins m'aime , Robins m'a ,
Robins m'a voulu , si m'ara (ainsi il m'obtiendra)
Robins m'acata cotèle (m'acheta une cotte)
(1) Cette pièce forme la première partie du second volume des Mé-
langes publiés par la Société des Bibliophiles ; elle est précédée du
Jeu du Pèlerin, avec un glossaire (par M. Méon). 1822 r in-8°. (Im-
primerie de F. Didot , à Paris.) Il en a été tiré plusieurs exemplaires
à part.
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Si
D'cscarlate bone et bêle ,
Souscanic (justaucorps) et cheinturele (petite ceinture)
A leur y va
Robins m'aime , Robins m'a
Robius m'a voulu, si m'ara.
Un succès populaire accueillit cette espèce de rondeau
dans le XIII e siècle, car on en retrouve le refrain à la fin
de plusieurs chansonnettes de l'époque ; circonstance
qui confirme encore l'assertion que Je Jeu du Berger et
de la Bergère a été représenté. Outre le proverbe de Ro-
bin et Marion, resté dans nos contrées, la tradition y a
aussi conservé la chanson de Marotte que l'on entend
souvent fredonner par les jeunes filles de nos villages du
* Hainaut , entr'autres dans les communes des environs de
Bavai , sans autre changement que celui du nom de Robin
en Robert,* l'air ancien, sur lequel on chante ce couplet ,
est vif et agréable : c'est peut-être un vieux monument
de la musique non écrite du XIII e siècle, conservé de
bouche en bouche jusqu'à nos jours.
Cette pastorale du moyen-âge est réellement gracieuse
et délicate; on y voit figurer plusieurs bourgeois d'Arras
amis de l'auteur, et un chevalier Aubert qui cherche à
abuser de la jeune Marion. Après plusieurs scènes d'une
naïveté charmante, Robin finit par emmener sa jeune
amie, sauve des tentatives du chevalier, en chantant ces
deux vers :
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Venez après moi , venez le sentèle ,
Le*sentMe , le sentèle lès le bos (dans le sentier le long du bois).
2° LiJus Adan le Boçu HArras, ou du Mariage, ou
de la feuillue, (i)
Ce jeu est une espèce de comédie de mœurs , la pre-
mière qui ait été faite en France et en français, dans la-
quelle figurent vingt interlocuteurs , tous bourgeois de
la ville d'Arras. Ce sont : Henri de le Halle, père du
poète , son médecin , Riquesse , Auris , Hans le Mercier,
Riquers et Guiliot-le-Petit, tous amis de l'auteur. Cette
pièce ingénieuse est écrite en vers de huit syllabes, ex-
cepté les douze premiers qui sont alexandrins. C'est
Adam lui-même qui ouvre la scène en annonçant qu'il
quitte Arras et sa femme pour se faire clerc , et aller à
Paris où il compte retrouver sa liberté et des beautés di-
gnes de son cœur.
« Seigneur, savez pourquoi j'ai mon habit cangiet ,
» J'ai estéavoec feme, or revois au clergieuj»
(1) Cette pièce se trouve la première du VI e volume des mélanges
publiés par la Société des Bibliophiles français. (Paris, imp. de Fir-
min Didot.) 1829, grand in-8°. pap. vélin. M. L. J. N. Monmerqué
y a joint des observations préliminaires et un glossaire.
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Hans le Mercier cherche à le faire chanceler dans sa
détermination , en lui parlant de l'isolement dans lequel
il se trouvera horsd'Arras.
Adam lui répond :
Sachiez , je n'ai mie si cher
Le séjour d'Arras né la joie ,
Que l'apprendre (l'instruction) laisser en doiej
Puisque Dieu m'a donné engien (esprit)
Faut-il que je l'atourne à bien.
« A Arras, ajoute-t-il , je ne trouve que des sots qui
me rient au nez quand je leur récite mes vers; ma foi ,
je ne trouve point parmi eux assez d'agrément pour y
rester, et , entre nous , j'ai tiré un assez bon parti des
belles de ta ville pour n'y regretter personne. »
Un interlocuteur lui demande ce qu'il compte faire de
sa femme. — Ma femme , la commère Maroie ? dit-il , je
la laisse à son père ; d'ailleurs, elle n'est plus jolie. —
Elle est la même encore; vous seul, Adam, êtes changé
pour elle, et j'en sais la raison :
« Elle a fet envers vous
» Trop grand marchié de ses denrées. »
Après une description charmante des anciens char-
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mes de sa femme (i), une dissertation sur l'inconstance
des hommes , et une plainte sur ce que l'amour, qui lui
avait promis tant de jouissances , lui manquait de foi ,
Adam déclare qu'il lui est bien permis à son tour de
fausser sa parole et de quitter sa femme avant qu'une
grossesse ou d'autres obstacles viennent s'opposer à son
projet.
Son père arrive : il lui expose le désir qu'il a de se li-
vrer de nouveau à l'étude; un de ses amis tente alors , en
sa faveur, de tirer quelqu'argent du père de le Halle, fort
peu généreux de sa nature :
Guillot le Petit (à Henri).
Or lui donnez dont de l'argent ,
Por nient (rien) n'est-on mie â Paris ?
Maistres Henri s.
Lai ! dolent ! où serait-il pris ?
Je n'ai mais que vingt et neuf livres....
Biaus fils, fors estes et léger,
Si vous aiderés-vous par vous.
(i)On a remarqué que la description des charmes de Marie est
écrite en tercets, à la manière des italiens, plus d'un demi-siècle
avant la composition du bel ouvrage de Dante.
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ou
Je suis an viex hora plein de toux ,
Enfers (infirme) , pleins de rumes et fades.
Lb Phisicien.
Bien sai de quoi estes malades,
C'est uns roaus qu'on clame (appelle) avarice.
Il paraît que, d'après le médecin, cette maladie du
père d'Adam n'était pas rare à Arras et tenait à la fois
beaucoup de bourgeois ; le trouvère se permet môme
d'appliquer, par la bouche du docteur, quelques topi-
ques satyriques à ses concitoyens, qu'il accuse à la fois
de lésinerie et de friponnerie. Le disciple d'Esculape
passe ensuite à d'autres infirmités humaines, et finit par
donner des consultations à des femmes folles de leurs
corps, à des buveurs, à des infortunés tourmentés de cha-
grins domestiques. Cette scène termine le premier ta-
bleau ou acte de cette pièce curieuse.
Le dernier acte est moins naturel; l'auteur y fait pa-
raître deux êtres surhumains, la fée Morgue, qui n'est
autre sans doute que la fée Morgante , et la fée Arsele ;
elles se disposent toutes deux à le combler de dons pour
la précaution qu'il a eue de préparer des tapis sous leurs
pas, car les fées aiment à arriver sans bruit tt à surpren-
dre les humains.
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86) .
Morgue.
Moi je yeus que il soit tens (tel)
Que ce soit le phisamoureus
Qui soit trouvé en nul païs.
Et moi veuil-je qu'il soit jolis
Et bon faiserres de canchons.
La fée Magloire , qui n'avait pas été invitée, arrive à
la suite des autres dans de fort mauvaises dispositions
pour Adam; ses compagnes la prient de n'être pas con-
traire à leur favori et à Riquiers son ami ; elle semble cé-
der, puis tout-à-coup elle prononce le souhait suivant :
Je veus que Riquiers soit pelés
Et qu'il n'ait nul cheyex devant.
Por l'autre qui va soi vantant
D'aler à l'escole * Paris
Veux que il soit atruandis (appauvri)
En la conipaignie d'Arras...
Et qu'il perde et laisse l'aprenre (l'instinct ion)
Et mette sa voie (son voyage) en respit (en retard).
L'introduction de fées dans sa pièce n'empêche pas
l'auteur, suivant l'usage du tems , d'y mêler les choses
saintes ; ainsi , on entend Adam qui termine en entraî-
nant les personnages à l'église de la manière suivante :
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S7
y> S'en irons (nous nous en irons) à Saint Nicholai (paroisse d'Arras)
» Commenche à sonner des cloquetes. »
3° Li Gius du Pèlerin.
Ce dernier jeu tient de la farce ; c'est la petite pièce
après la grande : on y voit dans quel discrédit tombaient
déjà alors les contes des pèlerins. Les personnages sont le
Pèlerin, le Vilain, Gautier, Guiot, Rigaut, Warnier;
ces quatre derniers sont des amis du poète. Le poème
commence par :
Or nais , or pais , Seignienr , et à moi entendes ;
Nou vêles vous dirai, s' un petit (si un peu) atende's.
Le Pélèrin fait l'éloge d'Adam le Bossu tout en an-
nonçant faussement sa mort; il raconte comment le trou-
vère fut aimé et prisé du comte d'Artois , qui lui com-
manda de faire un dit, afin de mettre son talent à l'é-
preuve; Adam en composa un qui ne valait pas moins
de cinq cens livres ; le comte l'en estima fort et s'attacha
le poète. Les amis d'Adam accusent le Pèlerin de men-
songe , et Warnier, qui paraît un 'bon vivant , termine
en invitant tout le monde à aller boire avec lui et en
maudissant en ces termes ceux qui ne voudraient pas le
suivre au cabaret :
V^— Soit, mais anchois voeil aler boire ,
Mau de hais ait quTne venra.
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38
Ces trois pièces du père du drame français méritaient
bien d'attirer toute l'attention des amis des curiosités de
notre littérature ; aussi ne doit-on pas s'étonner que la
Société des Bibliophiles français ait entrepris de les faire
imprimer toutes trois avec le soin et le luxe qu'on
sait qu'elle apporte dans toutes ses publications , et que
le judicieux M. Monmerqué ait employé ses connaissan-
ces en littérature romane , à rendre cet essai dramatique
du trouvère Adam aussi exactement qu'il était possible
de le faire. Pourquoi faut-il que par une précaution ,
qui , selon nous , est un peu entachée d'égoïsme , ces piè-
ces importantes ne soient imprimées qu'à un nombre si
minime d'exemplaires (trente seulement), qu'il faille
presqu'encore considérer leur publication comme non
avenue ?
Adam de le Halle fit une grande masse de vers ; la plu-
part , en en exceptant toutefois son poème du Roi de Si-
cile, étaient composés avant 1260 ; suivant La Croix du
Maine, il entra fort tard à l'abbaye de Vaucelles , et Du-
verdier ajoute, en rappelant les deux premiers vers du
Jeu du Mariage : ce II semble qu'ayant aimé les femmes
» et se trouvant déçeu d'une , il se fit clerc. » Quand
Adam renonça au monde, le sacrifice n'était pas considé-
rable , il pouvait être âgé de quelque soixante ans , et ,
d'après toutes ses courses , ses voyages , ses amours , il
devait avoir besoin d'un repos que cependant il ne prit
pas. On le surnomma le Bossu , soit par suite d'un dé-
faut corporel , soit à cause de son esprit fin et subtil ; dans
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59
tous les cas , il reçut de la nature toutes les qualités
qu'on accorde généralement aux hommes affectés de cette
infirmité, dont, au reste, il repousse l'imputation dans
un dystique qu'on trouve à la fin de son Roi de Sicile, On
le surnomma aussi quelquefois le Camus d'Arras : il
n'était peut-être ni l'un ni l'autre.
Tout ce qu'on connaît d'Adam eu pièce* détachées fe-
rait un recueil fort curieux si elles étaient réunies ; nous
ne doutons pas qu'un jour cette publication soit faite
par un homme de goût ami de la littérature romane ; en
attendant, nous allons énumérer ses principales produc-
tions en les faisant apprécier par quelques citations.
I. Trente-sept chansons éparses dans divers manuscrits
cités par M. De la Borde , dans son Essai sur la musi-
que, et par le catalogue de la Vallière. M. de Roquefort
en a imprimé une en entier dans l'Etat de la Poésie fran-
çaise dans les XII e et XIII e siècles ; c'est une chanson
d'amour qui doit dater de la jeunesse du poète; on en
jugera :
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60
CHANSON D'AMOUR (i).
Or voi-je bien qu'il souvient
Bonne amour de rai,
Car plus asprement me tient
K'ains mais (que jamais) ne senti ;
Ce m'a le cuer esjoui (réjoui)
Einsi doit amans monstrer
Le mal joli (le mal d'amour).
Li souvenirs me retient
Que j'ai de celi ,
Dont cis jolis maus me vient ,
Que maint ont pour lui »
Qui jà ne seront hardi ,
De parler*
A mon cuer doit comparer
Car d'un estre (d'une manière) se maintient
Qui m'a abaubi ,
(1) Manuscrit fonds de La Vallière n° 2736 , et Recueil manusc. des
poètes français avant i3oo, page 1377.
De chanter.
L'autrui aussi.
Par quoi je crois qu'il a vient
As autres einsi (de même).
61
S'il voient ce que je vi
A l'anter (la fréquenter) ,
C'on met por li esgarder (regarder)
Tout en ouvli (oubli).
Dame 8e c'estoit pour noient (rien)
Ce que j'ai servi ;
Si sui-je liés qu'il convient
Que vos secours pri.
D'autre part me fait merci
Espérer
Pitits, qui bien set oeuvrer
Pour fin ami.
Fins cuers qui vostre devient
N'a pas meschoisi (mal choisi)
Ne nus ne si apartient
Ne porquant je di
C'umelités sans nul si
Fet sanler (ressembler)
Quant eurs (bonheur) s'en veut mesler
Chacun onni (raille)
Ce que j'ai trop haut-choisi.
Pardonner
Me veilliez , quant por aimer
Tant ne souffri.
Cette dernière strophe a quatre vers de plus que celles
qui la précèdent , et ces quatre vers tiennent lieu de l'En-
voi. — La vingt- neuvième chanson d'Adam de le Halle
est un Servantois en cinq couplets sur deux seules rimes ;
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02
voici les deux dernières strophes de cette espèce de tour
de force :
Douce dame en gloire essaucie (exhaussée, éleve'e)
De douceur fontaine et ruissiaus ,
Roine de loyal lignie
Bien vous doit souvenir de ciaus (ceux)
Dont vous deve's cslre servie.
Que l'anemi (le démon) par tricherie
Ne soit ez sire et damoisiaus ;
Qu'il a plusieurs envenimés carriaus (flèches)
Dont nostre gent pour traire à mort , espie.
Jà d'orgueil a traité clergie
Et jacobins de bons morciaus j
Frères menus de gloutounie,
Mais ceus espargne de Citiaus.
Moines , abbés a trait d'envie ,
Et chevaliers de roberie ,
Prendre nous cuide per monciaus.
Encore a fait pis , li mauvais oisiaus ,
Car de luxure toute gent a plaie (affligé).
La trente-deuxième chanson n'a que deux couplets,
contre la règle presque générale de ce genre de composi-
tion ordinairement divisé en cinq strophes. C'est l'ex-
pression de joie du poète, qui va revoir sa patrie après
une longue absence ; ce morceau est plein de fraîcheur
et de sentiment.
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63
De tant com plus approime (approche) mon païs
Me renouvelle amours plus, et esprent ;
El pins me samble en approchant jolis ,
Et plus 1i airs , et plus dout sont li gent.
Ce me tient mout tenrement
Et cou aussi
Qu'avant le venir i choisi
Dame de telle honoranche
Qu'un poi (peu) de la contenance
De ma dame en elle vi ,
Si que la saveur de li
Me délite à sa serablanche.
Si fait le tigre , au mireoir, quant pris
Sont li faons , et cuide proprement
En se mirant retrouver s*s petits.
Endemeutiers, viennent chiens qui les prent.
Ne faites mi
Ansement (ainsi) dame dmi e
Né ne m'oùbliés aussi
Pour ma longue demoranche ,
C'est a votre remembranche (souvenir)
Qu'au miroeir m'entr'oubH ,
Car à vous , non pas à ci ,
Li cuers est et l'espeïanche.
On peut encore citer le couplet suivant comme don-
nant une idée de l'esprit tout profane du vieux moine de
Vancelles :
Li maus d'amer me plaist mieux à sentir,
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64
SB.
Qu'à maint amant ne faitli dons de joie ;
Car mes espoirs vaut d'autrui le joïr.
Si bien me plaist quanques amours m'envoie,
Quar quant plus sueffre (je souffre), et plus me plaist que joie.
Jolis et chantant.
Aussi liez (joyeux) sui et joianz
Que se plus avant estoie.
Voici les premiers vers de trente autres chansons
d'Adam- le -Bossu , qui peuvent les faire reconnaître
dans les recueils, où elles se trouveraient mêlées avec
d'autres compositions du même genre et du même siècle.
1. A chanter ai volenté curieuse. . . .
2. Amours ne me veut ouïr.. . .
3. Dame , vos hom vous estreine.. . .
4* D'amoureux cuer voeuil chanter. . .
5. De cuer pensieu et désirrant. . .
6. Glorieuse Vierge Marie. .. .
7. Grant déduit a et s'amoureuse vie. . .
8. Hélas ! il n'est mais nus qui aim. . . .
9. Je n'ai autre retenance. . .
10. Je ne chante pas. • . .
11. Je sens en moi l'amour renouveler.. .
12. Il ne muet pas de sans celui. . . .
13. Ki a droit veut amour servir.
14. Li douz mauz mi renouvelé. . .
15. Li jolis maus que je sens. . . .
65
16. Madame , je vous estrene. ...
17. Me douce dame et amours. . .
18. Mais amours si de me plaindre. . .
19. Merci , amour, de la douce doulor. . .
20. Merveille est quel talent j'ai...
21. Moult' plus de paine amours.. . .
22. On mi défient que mon cuer. . .
23. "Or demande meut souvent . .
»4- Po«r ce se je n'ai été. . .
25. Pourquoi se plaint d'amour. . . .
26. Puisque je suis de l'amoureuse loi. . .
27. Qui a pucèle ou dame amie. . .
28. Sans espoir d'avoir secours.
29. Se li maus qu'amours envoyé. . .
30. Tant me plaint voire énamoureui . . •
II. Les Pastures Adam,
Ce sont dix-huit Jeux-Partis ou questions d'amour
que se font entr eux des artésiens qui prennent pour ju-
ges des trouvères du tems.
III. Li ronde Is Adam*
Ces rondeaux sont au nombre de seize, tous notés en
musique. Peut-être le chant, comme les vers, est-il de
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la composition du trouvère Adam. En effet, l'auteur du
Jeu du Pèlerin dit :
Cil (le) maistre Adans sa voit
Dis et chans cootrouver,
Et parfais estoit en chanter.
IV. Li motet Adam.
Ce sont dix-huit motets, tous notés, comme la plupart
des chansons du manuscrit fonds de la Vallièrc , n° 2736.
Les pièces y sont écrites à trois parties , savoir : superius ,
ténor et bassus ; le chant en est assez agréable et doit
offrir de l'intérêt pour l'histoire de la musique au Xîll 0
siècle. Voici un exemple des paroles :
Adieu , commant
Amourettes ,
Car je m'en vois dolaus
Pos les douchetes
Fors (hors) dou doue pays d'Artois
Qui est si mus et destrois
Pour che que li bourgeois
Ont été si fourmenés (maltraités)
Qu'il ni queurt (court) drois , ne lois ,
Gros tournois
Fut anulés,
Contes et rois
Justiches et prelas tant de fois ,
Que mainte bele compaingne
Dont Arras mehaigne (est affligée)
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67
Laissent amis , et maisons et harnois
Et fuient , cha deus , cha trois ,
Souspirant en terre estronge.
V. Le Congie Adam.
Ce poème, de i56 vers, renferme des adieux pleins de
sensibilité à la ville d'Arras, à huit des amis ou des bien-
faiteurs du poète , et à sa maîtresse. La ville d'Arras était
alors bouleversée par des troubles ; les plaisirs étaient
convertis en peines, les chants avaient cessé, la présence
d'un poète y devenait inutile : d'ailleurs Adam avait été
accusé d'avoir fait circuler des satyres sanglantes par la
ville, et son départ devenait nécessaire. Il convient qu'il
a mal usé de son tems, et qu'il va le mieux employer :
Comment que men tems aie usé
Ma me conscienche accusé.
Bien que soit Arras formenés
Si est-il des bons remanés (restés)
A qni je veux prendre congie t,
Qui mains grans reviaus (fêtes) ont menés
lit souvent biaus mangers donnés
Dont li usaigessi bien décbiet (tombe)
Quar on i a ce prés fauchiet.
Adieu amours! très douche vie
La plus joiouse et la plus lie (agréable)
Qui puisse estre , fors paradis,
Vous m'avez bien fait, en partie ;
68
Se vous m'ostates de clergie (de l'instruction)
Je l'ai, par vous , ores repris ;
Car j'ai , en vous , le vouloir pris
De racheter et los et pris ,
Que , par vous , perdu je n'ai mie.
Mais , en vous , j'ai service apris j
Car j'estoie nus et despris
A vaut , de toute courtoisie.
Bi le très douche amie cbiére...
Car plus dolent de vous me part
Que de rien que je laisse arrière j
De mon cœur serez trésorière ,
Et li cors ira d'autre part
Aprendre et querre (chercher) engien (esprit) et art.
Dans un autre endroit, Fauteur se prend d'une belle
colère contre sa ville qu'il aimait tant, et il l'apostrophe
ainsi :
Arras , Arras , vile de plaît
Et de haine et de détrait (médisance) ,
Qui soliés (aviez coutume) être si nobile ,
On va disant qu'on vous refait.
Mais se Diex le bien ni ra trait (ramène)
Je ne voi qui vous reconcile ;
On y aime trop crois et pile (l'argent)
Chascuns fu berte en ceste vile ,
Au point qu'on estoit a le mait .
Adieu de fois plus de cent mile ,
Ailleurs vois (je vais) oyr l'évangile ,
Car ebi (ici) fors mentir on ne fait !
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69
VI. Li ver d'amours.
Pièce badine de ig4 vers, qui comnienee par :
a Amours qui m'as mis en souffranche , etc. »
et se termine :
Par un behourt de vaine gloire ,
Ainsi sont li povre honni.
VII. Le ver de le mort.
Petite pièce philosophique de 36 vers, qui finit par
un dystique qui vaut le que sais-Je? de Montaigne :
a Mais c'est tout truffe et devinaille
» Nus (nul) n'est fisiciens fort Dieux. »
MU. Le Roi de Sicile.
Poème intéressant de 37a vers alexandrins , composé à
la louange de Charles I er , comte d'Anjou, dernier fils de
Louis VIII, dit le Lyon, et frère de Saint-Louis. Le
poète suit ce prince dans ses faits et gestes depuis sa nais-
sance jusqu'à son élection au royaume de Naples par le
pape Clément IV, en 1266. C'est là que finit ce qui nous
est parvenu du poème; peut-être a-t-il été achevé à Na -
pies et perdu dans ce pays après la mort de l'auteur.Cette
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70
pièce hï&torique a été imprimée par M. Buchon, dans sa
Collection des chroniques nationales françaises, tome
VIII, p. 23. Elle commence ainsi :
On doit plaindre et s'est bonté à tous* bons trouveours (trouvères)
Quand bonne matere est ordenëe à rebours.
et finit par :
De Dieu et de l'Eglise avint-il ou il tent
Et Diex. H voeille aidier selon clioti (ce) qu'il empieut (entrepiend)
C'est dans ce poème qu'Adam se défend d'être bossu
en mêmetems qu'il exprime d'une manière touchante
son attachement et son dévoûment au frère de Saint-
Louis :
Or avez sa proesce en général oïe ;
Ci-après , vous sera clérement desploïe (détaillée) ;
Ne sai quel ménestrel mal l'avoit despêchie
Mais jou, A dan s âArras, à point l'ai redrécie.
Et pour che qu'on ne soit de moi en daserie (moquerie)
On m'apele Bochu , mais jou ne le suis mie.
Deuil fust se ceste histoire éust esté périe ;
Mais, pour l'amour du roi , Diez m'en iert en aie (aide) ,
Et d'autre part, j'ai tant ceste œuvre encoragie
Que , je croi , se mon cuer fendoit par la moitié
Du prince on y verroit la figure entaillie.
M De la Borde , dans sonJEssai sur la musique , tome
II , page i49» donne encore à Adam de la Hallejle roman
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71
SB
d'Oger le Danois, en appuyant son opinion de ces deux
vers :
a En tel manière kestre n'en puist blamrz
9 Li Roy A dams par ki il est rimez. »
Par le Roi Adam, il faut entendre ici le Rois Adenet,
trouvère du Brabant, dont le nom était un diminutif
d'Adam. Le religieux de Vauceiles est déjà assez riche de
son propre fonds sans qu'on le gratifie des ouvrages de ses
confrères.
II ne reste dans la ville d'Arras aucun souvenir d'A-
dam ; nulle statue , nul buste, nul portrait ne nous ont
conservé ses traits ; aucun monument ne le rappelle , ses
cendres volent sur la terre étrangère ; cependant, il existe
encore une rue à Arras portant le nom de Maitre-
Adam , qu'on pourrait peut-être regarder comme le der-
nier souvenir de la cité pour son plus fécond poète.
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2ll<tr0 be Cûmbrûg.
Ce trouvère Cambrésien , qui vivait au XIII e siècle, a
été une fois nommé , par erreur, Albert de Cambray , par
les auteurs, ordinairement si exacts, de Y Histoire litté-
raire de la France, tome i6 , page a 10 ; plus loin (page
218), ils en font une nouvelle mention sous son vérita-
ble nom. Par suite d'une autre erreur, plus choquante,
mais qu'on conçoit facilement quand il s'agit de noms
difficiles à lire dans les manuscrits , ce poète a été appelé
Mare de Cambrai dans le Catalogue de la bibliothèque
de Gaignat (n° \j5o) , mise en ordre par Debure, notre
premier maître en bibliographie. Mars n'est point un
nom du pays ; il serait tout au plus une contraction du
mot Me'dard, encore faudrait-il aider à la lettre. Il est
évident qu'on a lu un M où il y avait AL
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73
Âlars deCambr>y a composé un poème de près de
trois mille vers de huit syllabes. Le n° 7-534 des manus-
crits de la bibliothèque du Roi le porte comme un Traité
sur les moralités des Philosophes; le catalogue de Gaignat
lui donne le titre de : Les dits et sentences des Philoso-
phes anciens. Voici le début du poème :
Jou Alars, qui suis de Cambrai ,
Qui de maint biel mot le nombre ai ;
Vous voel ramentoivrc (remémorer) par rime
De ce que disent il méUrae (les philosophes mêmes)
De lor sens; et grans li renoms ,
Or ? ous van -ai nom< r les noms.
Parmi les auteurs qu'il nomme et qui sont au nombre
de vingt , on remarque pêle-mêle Cicéron , Salomon,
Diogène, Horace, Juvénal, Socrate, Ovide , Sali uste,
Isidore, Caton, Platon, Virgile, Macrobe, etc., etc.
Alars était, comme on voit, un bel- esprit de son épo-
que, mais un peu superficiel ; il n'était pas fort sur la
biographie , car, outre qu'il accolé des hommes qui vi-
vaient dans des tems si divers , il ne fait pas difficulté ,
pour avoir l'air de connaître un plus grand nombre d'é-
crivains , de faire deux auteurs différons de Cicéron et de
Tullius, de Virgile et de Maron; ce qui ferait croire
qu'il ne les avait pas lus; cela ne l'empêche pas de par-
ler de leurs ouvrages avec une audace qu'on ne peut par*
donner qu'à un poète.
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74
Sinner, le bibliothécaire de Berne, fait mention d'A-
lars de Cambrai , dans son catalogue de manuscrits ; il
rapporte un passage de Ste.-Palaye, qui regarde l'œuvre
de ce trouvère comme très-curieuse et propre à faire
connaître l'état de la littérature française au XIII e siè-
cle.
Le manuscrit de Gaignat contenait, après Les dicte et
sentences , une pièce intitulée : Le livre de Job, sans nom
d'auteur. Comme le riche manuscrit qui renferme ces
deux poèmes, est écrit par une même maiu , vers la fin du
XIII e siècle , époque où Alars vivait, on peut supposer
avec quelque raison que la seconde pièce est également
du poète cambrésien.
On trouve aussi les Dits et Sentences des Philosophes
par Alars de Cambrai, dans un beau volume in-P>, sur
vélin, du XIII e siècle, reposant à la bibliothèque de
l'Arsenal (Belles-lettres, n° 175 ), écrit sur trois colon-
nes et enrichi de miniatures , vignettes et initiales. Les
Dits et sentences se trouvent avec les romans de Cle'oma-
dès, les Enfances Ogier 9 , Berte ans gr ans pies , par li Rois
Adenès, et autres pièces et romans de l'époque.
Guillaume de Thignoville , ou de Téonville , mit en
français les Dits moraux des Philosophes anciens , impri-
més à Bruges, par Colard Mansion (vers i473), peti t
in-P de 1 15 feuillets. Le texte original de cette traduc-
m ns
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7$
tion avait peut-être été tiré du poème d'Alars de Cam-
brai, ainsi que cela se pratiquait souvent au XV e siècle,
où l'on convertissait en prose française, latine, italienne
ou espagnole, une foule d ouvrages écrits originairement
en vers.
Albert ire Comfrag»
(Voyez Alars de Cambrât.)
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76
8fi
SB
Comelam ït Cambrrrç.
Voici vraisemblablement le père des trouvères cam-
brésiens, un poète du XII 0 siècle, regardé par plusieurs
philologues érudits comme l'auteur d'une des épopées
les plus remarquables du moyen-âge; il ne s'agit de rien
moins que de la vénérable chanson de geste, intitulée :
Li Romans de Garin le Loherain (le Lorrain) , dont tou-
tefois , il faut bien le dire , la composition a été attribuée,
par des bibliographes non moins estimables que les pre-
miers , à d'autres poètes du même cycle. Au milieu de
cette diversité d'opinions , même en faisant belle la part
de Camelain de Cambray, nous pensons qu'on ne pour-
rait jamais que lui accorder la composition d'une partie
de ce poème.
m
77
Le roman, ou, pour mieux dire , la chanson de Garin
fait partie d'un ouvrage bien plus vaste, désigné sous le
titre général de Chanson des Lohérains. Cet immense
poème, divisé en plusieurs branches, comprend les his-
toires : i° du duc Hervis de Mez, père de Garin , dont le
savant Dom Cal met a pubHé un long et curieux extrait à
la suite du tome I er de Y Histoire de Lorraine (4). — a°
de Garin le Loherenc et Begon de Bélin, fils du duc Her-
vis; ce cantilène a été publié, pour la plus grande partie ,
par M. Paulin Pâris , avec des notes philologiques ; Pa-
ris , Téchener, 1 833-35, 21 vol. grand in-ia. — 3° de
Girbert, fils de Garin , Hemaut et Girbert, fils de Bé-
gon ; — 4° d'une quatrième génération de cette famille,
qui va jusqu'au célèbre Garin de Montglave.
La branche de Garin, qui contient i5,ooo vers, se
subdivise elle-même en plusieurs chansons ; trois divi-
sions sont assurées , certains manuscrits en montrent
(i)Dom Calmet a publié cet extrait dans la persuasion que l'au-
teur était de la Lorraine ; il assigne cette production à Hugues Mè-
tel, ou Mètellus, poètes des XI e et XII* siècles, né à Toul, vers Tan
1080. Mais les auteurs de VHistoire littéraire de la France ne par-
tagent pas cette opinion, par la raison qu'il rst parlé dans cet ouvrage
de la commune de Metz, dont l'établissement n'eut lieu qu'en 1179,
c'est à-dire, plus de vingt ans après l'époque fixée pour la mort de
Métel.
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70
sa e
même jusqu'à six. M. P. Pâriss'en est tenu aux trois di-
j visions les plus sûrement exprimées parles grandes ini-
1 tiales fleuronnées qui les commencent dans la plupart
des manuscrits. Ces trois, ou , si Ton veut , ces six chan-
sons, sont décidément de plusieurs mains ; tous ceux qui
ont exploré à fond ce poème sont d'accord sur ce point :
on Test moins sur les trouvères qui ont composé ces
diverses parties. La première, suivant la division et l'o-
pinion de M. P. Pâris, est ia plus faible, et semblerait
, avoir été écrite postérieurement aux deux autres; la se-
; conde (au moins dans sa première partie) pourrait bien
être l'œuvre de Camelain de Cambrai ; cette ville surtout
! y joue un grand rôle, la scène est presque toujours en
! Cambrésis , et Fauteur décrit même un siège de Cam-
j brai. Quant à la troisième chanson , elle appartient in-
| contestablement à Jean de Flagy , qui peut-être a aussi
i composé la dernière moitié de la deuxième partie. La
j chanson de Jean de Flagy est la plus belle et la plus poé-
I tique : on ne sait trop où ce charmant poète du moyen-âge
] prit naissance, mais il est certainement du nord de la
j France. M. P. Pâris le regarde comme originaire du
j Vermandois , pays qui joignait le Cambrésis. Cette pro-
| vince compte plusieurs lieux du nom de Flagy; l'un
| d'eux peut à juste titre revendiquer ce principal auteur
du Roman de Garin. Ce qui confirme cette opinion d'un
' de nos maîtres en littérature romane, c'est l'exactitude
I minutieuse avec laquelle ce trouvère désigne les lieux ,
j les monumens, les distances, et les familles nobles de cette
! ancienne province.
&
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79
Le savant La Monnoye , dans ses notes sur la biblio-
thèque de Duverdier, donne tout le roman de Garin à
Jean de Flagy ; d'un autre côté , M. Schœll , dans un ar-
ticle fort bien fait sur Wolfram d'Eschenbacb , l'un des
poètes les plus distingués du moyen âge , et inséré au to-
me XIII de la Biographie universelle, n'hésite pas à im-
puter, sans partage, à Gamelain de Cambray, ce même
cantilène dont son Wolfram a fait une imitation sous le
titre du Lohengrin; mais il n'ajoute aucune raison de
science qui puisse justifier cette assertion. Le judicieux
rédacteur du catalogue de la Val Hère, n'a point donné
de père à cette œuvre antique; il n'ose lui-même l'attri-
buer à personne et il le classe dans les œuvres anonymes;
ainsi jusqu'à ce jour cette question scientifique reste en-
veloppée de ténèbres et adhuc sub Judice lis est.
Nous n'avons pas la prétention de trancher ce nœud
gordien littéraire ; nous ne pouvons toutefois nous em-
pêcher de faire remarquer qu'en lisant les premiers et les
derniers vers du poème, on voit qu'il est souvent ques-
tion de Cambrai et du Cambrésis, circonstance qui mili-
terait en faveur de Camelain. On trouve , par exemple,
les premiers vers du manuscrit de la Valliêre, écrits
ainsi :
Vielle chanson voyre (vraie) veuillez oyr
De grant ystoire et mervillous pris
Si come ly Wamdre vindrent en cest pays
Crestientésy ourent malcment enlaydy,
Des homes mors et ars (brûlés) tout par le pais
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SB
Destruirent Rains et arcent lez marchis (frontières)
Et sains Memyns sj comme la chanson dit
Et Saint Nychaisezde Rains fust occis
Et Saint Morise de Cambruy la fort cvt (cilé>
Et vers la fin :
Si faut lifctoire dou Lolterans Garin
Et de Begon qui au Lois fut occis
Et de Rigaut li bon vassaul hardi
Et Dernaut de Jofroi l'angevin
Et de Huion qui fu de Cambrèsis
Et dou bon duc quiout a non Aubri
Alds vous en li roumans es finis
DesLoherans ne poeïs plus oir
S'on ne lcsvuet controver et mentir.
Le sujet de ce roman est tiré de l'histoire des guerres
de Charles Martel et de son fils ie roi Pépin , contre les
Sarrasins et d'autres peuples infidèles; il est écrit en
vers de dix syllabes, par tirades plus ou moins longues
sur une seule et même rime que le poète suit et conserve
tant qu'elle peut lui fournir. Quoique plein de récits fa-
buleux que tVa&sebourg et quelques historiens ont don
nés comme argent comptant, ce roman n'en est pas moins
très-utile pour la connaissance du langage, des coutu-
mes et des mœurs des français au moyen-âge.
La bibliothèque de La Valliére, si riche en poésies
romanes, possédait une des suites de Garin le Loherens ,
"88
en 24,861 vers, qui avait appartenu à Claude d'Urfé ;
elle se terminait à peu près comme la première partie ,
en citant toujours Huon de Cambres is.
Ci faut listoite dou Loherens Garin
Et de Begon le chevalier hardi
De Mortane lenipercur Tieri
Et de Huon celui v dc Cambrésis.
Proies pour iaus De* lor face mercis
Dites amen que dame Diex lotrit.
La famille de M. d'flerbigny, à Lille, conserve un
manuscrit du Roman de Garin, rétabli. à la fin par une
main moderne, mais dont tout le reste est d'une haute
antiquité.
En 17^4, le château d'Anet possédait cette même his-
toire , mais en prose ; on la voyait aussi dans la biblio-
théque du chancelier Séguier.
Il ne faut pas confondre le nom du personnage prin-
cipal de ces deux romans avec celui de Garin, poète
quelque peu licencieux du XII e siècle ; cette erreur a été
commise par Borel dans son Trésor des recherches et an-
tiquités gauloises, Paris, 16G7, in- 4°.
88
€ttfluerran> ie Jûvt&t
Enguerrancl de Forest, chevalier cambrésien , vivant
au XII e siècle, descendait de Herbert de Forest qui com-
parut au fameux tournois d'Anchin , donné en l'an
1096, et dont la relation forme aujourd'hui la pièce la
plus authentique et la plus importante des preuves de
noblesse des anciennes maisons des provinces de Flandre
et d'Artois.
Suivant le chroniqueur Gélic, Enguerrand de Forest
reçut le sobriquet de Âme-fame , qui signifie amateur de
renommée, amatorfamœ, et non, comme on pourrait le
croire, ami des dames, puisqu'au contraire ce seigneur
les dédaigna toute sa vie , comme l'indique le virgo obit
de son épitaphe que nous rapportons plus bas. La même
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inscription le déclare musis gratus , bien-venu des muses,
et c'est sur ce titre, combiné avec le surnom qui nous le
peint avide de renommée , que nous croyons devoir lui
accorder ici une mention.
En effet , Enguerrand de Forest devait être un trou-
vère; du moment que l'authenticité de son épitaphe est
démontrée, il reste prouvé qu'il cultivait les muses ; che-
valier de haute naissance et favori de Mars, ce n'était pas
en latin, langage savant du domaine des clercs , qu'il de-
vait chanter; concluons donc que ce fut en langue roma-
ne qu'il composa ses vers. Aucune pièce de lui n'est par-
venue jusqu'à nous, mais peut-être qu'un hasard heu-
reux en fera un jour découvrir quelqu'une.
Le chevalier Ame-fame mourut en 1197 , après avoir
été le bienfaiteur des églises de St.-André, de St.-Au-
bert , d'Anchin , de Honnecourt et de Fémy ; il désigna
cette dernière pour lui servir de tombeau , et les moines
de Fémy lui firent graver cette épitaphe, recueillie par
Rosel , rapportée par Carpentier (i) et traduite par mon
honorable et savant ami le docteur Le Glay, à qui je
dois l'indication de ce personnage peu connu (2).
(1) Histoire de Cambray, 3" partie, p. 579.
(2) Archives du nord de la France et du midi de la Belgique t
tome III , l ,e livraison, page 4o. (Valcncimnes, i833 .)
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Hic recumbit Inguerrano*
Dictus quondam f ami-car us.
In Foresto fuit gnatus ;
Miles vixit terris rarus ,
Musis gratus , Marte sanuf ,
Nobis larges, sibi parcus,
Virgo obit , cœlo dignus.
MCLXXXXVIl .
• Cirgît Enguerrand nommé jadis Ame-faîne; né dans
» le village de Forest , il fut un chevalier de rare valeur,
» cher aux muses et favorisé de Mars ; libéral envers
» nous (les moines deFémy), il était avare pour lui-
» même. Il vécut dans le célibat et mourut digne des fa-
» vetirs célestes , Tan 1 197. »
On remarquera que tous les vers de cette épitaphe ont
la même terminaison ; la puissance de la rime était telle
au moyen âge, quelle s'étendait souvent jusques sur les
vers latins.
Carpentier nous a encore appris que les seigneurs de
Forest portaient émargent à trois croissans de sable et
criaient Trith (1), mot qui en langage celtique signifie
pont, et se rapproche du latin trajectus.
(1) Le cri de Trith était commun à toutes les familles qui avaient
un croissant dans leurs armes. Cela vient de ce que le premier qui
rapporta ce signe héraldique de l'Orient fut Renier de Trith, duc
de Philippopolis , chevalier du Hainaut , un des compagnons de l'em-
pereur Baudouin.
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CngtterroiA V®\b$.
Engucrrand d'Oisv, poète camb résien du XIII e siècle,
se donne lui-même dans ses vers comme clerc et né au
village d'Oisy, alors dépendant du Cambrésis. 11 a com-
posé un fort joli fabliau intitulé le Meunier d f Aie us (Al-
leux). Le Grand d'Aussy en a donné la traduction en
prose , en supprimant toutefois des détails un peu licen-
cieux , dans le 2 e volume de ses Fabliaux ou contes des
XII 0 et XIII 9 siècles (page 4*3, II. Edition de Paris , E.
Onfroy, 1779, 4 vol. in-8°).
Il y est question des ruses employées par un meunier
d'Arleux, ayant un moulin à Palluel (que par erreur
Le Grand d'Aussy place en Normandie), pour abuser
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d'une jeune et jolie fille du village d'Estrées , qui porte
le nom de Marie si commun dans toutes ces pièces. Le
meunier et son garçon sont déçus dans leurs espérances
et trompée eux-mêmes par Marie et la meunière; cette
dernière prend la place de Marie dans le rendez-vous
donné aux deux séducteurs. Le garçon meunier, qui
avait promis un cochou gras à son maître s'il le laissait
lui succéder dans son entrevue avec la jeune fille , ne
veut plus lui donner ce prix quand il découvre qu'il n'a
eu affaire qu'à la meunière. Querelle à ce sujet; ce pro-'
cès délicat est porté devant le bailli, qui prononce judi-
cieusement que le garçon a perdu son cochon et que le
meunier ne l'a pas gagné : dans cet état de la question ,
il se l'adjuge à lui-même. Ce jugement a peut-être donné
l'idée de l'Huître et des Plaideurs.
Le bailli réunit dans un grand repas les dames et les
chevaliers du canton d'Arleux , pour manger ce cochon
si lestement gagné, et il raconte, à Tentremêts ( le mo-
ment est bien choisi), l'aventure qui a donné lieu au
banquet. C'est ainsi que le trouvère Enguerrand d'Oisy
l'a apprise , « et pour qu'elle ne s'oubliât pas , dit-il , je
» lai mise en Rouman, afin que ceux qui l'entendront
» perdent à jamais l'envie de tromper les honnêtes fil-
» les. » Malheureusément le conte de sire Enguerrand
n'a corrigé personne !
Ce fabliau, narré d'une manière]très-divertissante , a
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été imité par La Fontaine sous le titre des Quiproquo, et
se trouve reproduit dans une foule de livres facétieux,
dont les auteurs se sont bien gardés de citer l'emprunt
qu'ils avaient fait au modeste poète des rives de la Sen-
sée.
M. Francisque Michel , philologue distingué, a pu-
blié (i), en i833 (Paris, Sylvestre, in-8°, i6pp.), le
texte exact de ce joli fabliau si mutilé par Le Grand
d'Aussy; il l'a extrait du n° 7595 (6° dvii , 2°col. 2)
des manuscrits de la bibliothèque du roi. On regrette
que le tirage de ce petit opuscule ait été fait à trop petit
nombre pour satisfaire tous les amateurs de la poésie
romane. C'est pourquoi nous croyons devoir le repro-
duire ici en l'accompagnant de quelques éclaircissemens
qui ne seront pas inutiles aux personnes peu initiées
dans la lecture de ces sortes d'ouvrages.
M. F. Michel, se rapprochant plus de la vérité que
Le Grand d'Aussy, a mis le lieu de la scène dans l'arron-
dissement d'Arras ; il y a encore erreur : Arleux est un
chef-iieu de canton du département du Nord, arrondis-
sement de Douai ; le meunier, héros mystifié du conte
(1) L'impression en a été faite aux frais de M. de Larenaudière ,
secrétaire d«î la Société de Géographie.
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qui suit, avait ses moulios sur le cours de la Sensée , pe-
tite rivière qui se jette dans l'Escaut à Bouchain ; Es-
trees, Arîeux , Palluel et Oisy, tous lieux cités dans
Qui se melle de biax (beaux) dis dire
N* doit commencbier à mesdire ,
Mais de biax dire et conter.
Dès or vos vaurai raconter
Une aventure ke je sai ,
Car plus celer ne le vaurai (voudrai).
(1) Arleux t aujourd'hui bourg et chef-lieu de l'arrondissement de
.Douai, était autrefois une ville forte du Carobresis. Les chroniqueur
anciens l'appellent Alloes, Alux\ Alers, Alluex , Alleux ou
Aleus, et en latin Allodium ou Arlodium. La chàtellenie d' Arleux
était héréditaire , dès le XII e siècle, dans la maison d'Oisy-Créve -
cœur.
le poème, sont quatre communes placées en ligne droite
dans une longueur d'un peu moins d'une lieue et demie,
entre les villes de Douai et de Cambrai.
DOU MAJSN1ER DE ALËUS (i).
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88
SB
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03
A Palluiel (i), le bon trespas ,
Un mannier i Ot Jakemars;
Cointes (agréable) estoit et envoisiéa (plaisant) ;
A Aleus estoit il mariniers ,
Le blé moloit il , et Mousè»
Qui desous lui es toit 'variés.
Un jour estoient au mol in
En un demierkes (mercredi, dies Mercurii) au matin.
De maintes viles (villages) i ot gens
Qui au moliu raoloient sovent j
Il i ot molt blé et asnées (charges d'ânes).
Maroie (Marie), fille Gérart d'Estrées (2),
Vint au molin atout^son blé.
Le«mannier en a apielé ;
Ele l'apiele par son non :
oc Hé! Jaques , fait-ele , de sanson ,
Par cele foi ke moi devés
Moles mon blé, si me hastés
Que je m'en puisse repairier (retourner).
(1) Palluel , petit village près et au midi d'Arlrux, situé sur la
rivière de la Sensée, qu'on appelait jadis le Senset. Cette commune
a pris son nom de sa situation marécageuse ; Palluel vient de Palus],
marais.
(2) Estrées, village du canton d'Arleux, qui tire son élymologie de
Strata, nom donné généralement aux chaussées construites dans les
Gaules par les Romains. On voit effectivement que les villages ainsi
nommés sont placés sur d'anciennes voies romaines. La chaussée sur
laquelle Estrées se trouve située , conduisait de Tornacum (Tournai)
à Cameracum (Cambrai). La terre d'Estrées passa dans la maison
de Duchâtel de la Hovarderie , puis dans celle d'Ongnies.
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Atorncr m'estuet (me convient) à mangier
Por mon père , ki est à chaos (aux champs).
Jakesli a dit maintenans :
a Ma douce amie, or vous séés (asseyez-vous) ;
Un petit si (ici) vous reposes.
Il a molt blé chi devant vous
Que doivent maure (moudre) devent vous ;
Mais vous morrés qant jou porrai
Et si n'en soiésen esmai (émoi),
Car se il puet , et vespres (le soir) vient ,
Je vous ostelerai (logerai) molt bien
A ma maison à Paluiel.
Sachiés k'à ma feme en ert biel
Cor jou dirai k'estes ma niéche. »
Mousès ot jà moulut grant pièche ;
Les gens furent jà oslelé
Et à leur villes retorné.
Mousès voit bien et aperçoit
Tout cho keses maistres pensoît.
Andoi (tous deux) orent une pensée
Por décevoir Marieu d'Estrées.
Jésir cuident entre ses bras ;
Mais il n'en aront jà solas ,
Ains en sera Jakes décheus ,
Tristes, dolens, correchiés (courroucé) et mus (emu).
Mousès a son maistre apielé :
c Sire , dist-il , or entendés ;
Il a molt poi (peu) d'iaueel vivier,
Il vous covient euvrc laissier (abandonner la besogne) ;
Nos molins ne puet morre tor "(moudre l'un après l'autre). »
« Or n'i a-il nul autre tor ?
Fait li manniers ; clot le molin. »
Li solaus (soleil) traioit à déclin ,
La damoisiele est plainne d'ire ;
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Pleure des iex (yeux), de cuer soupire.
« Lasse! fait-ele, que ferai?
Or voi-jou bien ke g'i m orrai ;
Se je m'en vois encui (avant la fin de ee jour) par nuit ,
Jou isterai dpu 6ens (j'en perdrai l'esprit), je cuit (je crois).. »
Mousés l'a prise à conforter (consoler) :
a Biele , foit-il , or m'en tendes ;
Vous irés avuec mon maistre ,
Il vous en porai grans biens naistre. »
« Voire , fait Jakes en tressait (dans ces entrefaites),
Mais meuture n'aura huimais (pat aujourd'hui)
Elle, ne ses pères, ne sa gent. 9
Par le main maintenant le prent :
« Levés sus , biele ; s'en alons
A Paluiel en mes maisons ,
Là serés-vous bien ostelée (logée) :
Vous mangerés à la vesprée (au soir)
Pain et tarte , car (chair, viande) et poisson ,
Etbuverés vin affuison (à foison).
Mais gardés ke sace ma feme
Que soies el ke ma parente 5
Car defors ma chambre girés ;
Douce amie , se vous volés ,
Et jou dirai à ma moillier (femme , de mulitr) :
A Aleus m'estuet (j'ai besoin) repairier
Por mon molin batre et lever.
Adont me vaurai retorner,
Et choucerai (et je coucherai près de vous) Levons , amie. j>
Gele s'est ut molt esbahie
Qui dou mannier n'avoit talent ;
Ens en son cuer bon consel prent ,
Dist : « Se Diex plaist , n'a venra mie. »
Tout trois en vienent à la vile (au village , de villa )
De Paluiel; chiésje mannier
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Or sont venu au lierbegier.
Li mariniers apiela sa famé ,
Se li dist : « Dame , que vous sanble ?
Que mangerons-nous au souper ? »
a Sire , chou dist la dame , asse's ;
Qui est ceste m échine (1) ichi ? »
a Ma cousine est , sachiés de fi ( par ma foi) ;
Faites li fieste et grant honor. »
a Volentiers , la dame respout.
Bien soiés-vous tenue , amie ! »
« Dame , fait-ele , Dius benéie ! »
De mangier n'estuet (n'est besoin) tenir plaît (discussion) :
De chou ke promesse a voit fait,
Pain et vin , car, tarte et poisson
Orent asse's à grant fuissou.
Qant orent roaogié et béu ,
Li lis fu fais dalés îe fu (a)
U la meschine dut couchier ;
Kieute (3) mole , linchez (linceuil , draps) molt chier
Et covertoir chaut et forré*.
Li manniers en a apielé
Sa famé k'il ot espoussée :
(1) Meschine, jeune fille ; on dit encore dans nos* campagnes une
mesquine pour une servante. ( Voyez les Hommes et les Choses des
Archives du Nord , pages 11, 3i, 3j, au mot Mesquène.)
(2) Le lit fut dressé près du Jeu j on ne dirait pas aujourd'hui au-
trement dans les villages du Cambrésis.
(3) Kieute, keute, matelas , lit-de-plume ,^de culcita.
93
« Dame , r faït-il , si vous agrée,
Volentiers iroie au molin;
I! le m'estuet batre matin ,
Il i a molt blé ens ès sas. »
La dame dist a Se Dirx me gait !
Il chou (cela) est molt fit s bon à fnire. »
Atant (alors) li maitmcrs se repaire (««retire) ,
Mais anchois (auparavant) ot dit à sa feme
Qu'ele pense de sa paiente ;
a Aies, adiu , chou dist la dame ;
Pis n'aura comme se fust m'ame. »
A ta ni s'en va , cele demeure j
Del cuersouspireetd.es iex (yeux) pleure,
Et dist la dame : « K'avés-vous?
Dites-le-moi tout par a mois.
Nous avons or esté si aisse ,
Et or nous metés en malaisse ;
Qui vous a riens méfiait , ne dit ? »
a Dame , fuit-eîf. ,jse Diex maït (si Dieu m'aide),
Je me loe (loue) molt de voslre ostel ;
Mais mes cuers est molt destorbés (trouble" , empêché),
Se je l'osoie descovrir,
J'en sui forment (fortement) en grant désir. »
oc Deil! fait la dame erramment (promptenient) ,
Dites-le-moi hardiement j
Jà (jamais) ne sera sigransanuis (peine)
Ne vous en oste se je puis. »
Dist la pucele : ce Grant merchi !
J'el vous dirai sans contredit :
Hui main (aujourd'hui matin) vine por maure (moudre) à Aleus,
Et vo barons (mari) si me dist leus (alors)
Que ne porroie maure à pièehe ;
liluec (en cet endroit là) me detria (retarda) grant pièche ,
L'autre gent molut erramment (virement),
as
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Le mol in dot délivreraient ,
Car Mousès li ot ensaigniet
Qu'il o molt poi (peu) d'iaue el vivier.
Tant iluec séoir m'i fissent
Que nuis me prist et viespres (soir) virent.
Chi m'amena por herbegier,
Car vaura (il voudra) dalès moi cliouchier (coucher),
Se Jhésus et vos ne m'aie (m'aident). »
oc Or voustaisié, ma douce amie,
Fait la dame , ki fu senee (sensée) ;
Vous en serés bien destornée (empêchée),
Car vous girés ens (dedans , intus) en mon lit
En ma cambre tout enserit (enfermée) ,
Et jou girai chi en cestui ;
Se mes maris i vient encui (cette nuit),
Qu'il veullc gésir (coucher) aveuc vous ,
Trover uTi pora à estrous (â l'instant)
Et soufteraichou k'i vaura. »
La demoisele s'escria :
« Dame , fait-ele , grant merchi !
Bien avés dit , se Diex m'ait !
Il ert (sera , erit) merit se Dius plaist bien. »
Dist la dame : « Chou croi-jou bien ;
C'est bien et autre tout ensanble. »
Atant s'en entrent en la cambre
U la pucele se coucha ,
Et la dame se rctorna ;
A l'uis (à la porte) s'en vint , si l'entrovi ,
Puis est venu(e) droit au lit
Qui fais estoit lès le fouier (près du foyer)
U la pucele dut chouchier.
Ele s'i chouche , plus n'arieste (plus ne discute) i
Salngna (fit le signe de la croix) son cors , saigna sa tieste ,
A Diu se rent et au saint Piere
9S
Qu'il li doinst bone nuit entière ;
Si fara-il;, mien ensient (à mon sens),
Se l'aventure ne non» ment j
Car ses maris , manniers qui est ,
Il et Mousès sont repairiet (revenus) j
Par mi la rue vont tout droit ,
Del molin viennent ambedoit (tous deux) ;
Por jésir avuec la meschine
Revint Jakes, ki le désire ;
Mousès l'en a rais à raison :
« Sire , dist-il , por saint Simon !
Car faites un markiet à mi.
Certes j'ai un porchiel (porc) nouri ,
Il a passé cinq mois entiers j
Celui aurés molt vole u tiers ,
Foi ke doi Diu sainte Marie,
Se je'sir puis o (avec) le meschine. »
a Oïl (t) , fait Jakes entrerait ,
Se guei pir (retirer) volés sans nul plaît (débat)
Le porcelet. ke couri as
Gésir te ferai entre ses bras, v
a Oïl , fait-il , par tel marchiés
Le vous gnerpisse volentiers. »
o Or m'atent dont à cest perron (?) :
(1) Oïl, oui; c'est par la manière dont les anciens habitans delà
Fiance prononcèrent cette particule affirmative qu'on désigna les dif-
férons dialectes. La langne d'oc était celle parlée dans le midi , la lan-
gue d'oïl celle dont on se servait dans le nord. Les troubadours rimaient
la langue d'oc, les trouvères écrivirent dans la langue d'oïl.
(2) Le Perron était, pour parler régulièrement , une barrière qu'on
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Je m'en irai à no maison ,
Se choucerai o la pueele
Qui tant est gmtex et biele. »
Chou dist Mousês : ce Adieu , alés ;
Qant vous poés (pourrez) si revends. »
Et Jakesli manniers s'entorne ,
Dusc'à (jusqu'à) la maison ue destorne ;
Il a trové Puis entr'overt,
Tout souef (doucement , suavitet) l'a arièrc» ouvert ,
Ens fst entrés, puis le referme j
Mais molt se doute de sa feme ,
Qu'il cuide k'en sa cambre (chambre) gisse ;
Mais je cuic la mescine (jeune fille) i gisse.
Au lit en vint lès le fouler,
Dalès sa feme tost choucier ;
Il cuide que che soit la meschine ,
Si Ta accolée et baisie ;
Cinq fois li fist le gius d'amors ,
Ains ne se mut nient (rien) plus c'uus hors.
Il iert (était) jà priés de mienuit ;
Li manniers crient Moset n'anuit,
Qui Patent séant à la piere (borne du coin) ;
Ses demeures (attente) forment (fortement) li griève (lui pèse).
A la dame a dit : « Je m'en vois ,
Mais ke n'en aïés irois (colère , ira),
Car il est plus de mienuiu
chevalier posait dans un chemin pour empêcher qu'on ne passât outre
sans l'avoir combattu ; ici il signifie la bar' ière ou clôture qui se trouve
aux abords d'un héritage quelconque et à quelque distance du lieu
d'habitation, comme cela se pratique encore dans plusieurs cantons de
la Flandre et du Hainaut.
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Je revenrai encore anuit. »
« Quant vous poés si revenés ,
Et dist la dame ; adiu , aies. »
Jalces en est dou lit partis ,
Si s'est rechauciers (rechaussé) et viesti* (velu).
Gieut (jeu) cuide (croit) avoir o la pucele ,
On li a cangiet le merielle (1).
A Mouset en est retornés ,
Qui dehors Tuis est akeutes (attendant) :
Vien cha, amis , errant jésir (vite coucher).
Je wel (veux) le porcel deservir (mériter).
Cinq fois a fait , bien hastés (vite) j
Or il para quel (combien) le ferés. »
Che dist Mousès : « Que dirai-jou ? »
« — Quant tu venras en la maison ,
Et cil a dit , au lit aies ,
Se vous chouciés dalé son lés (à son coté)
Ne dites mot , mais taisiés-vous :
Jà n'el «ara par nul de nous ,
Faites de H vos volentés. »
Atant en est Mousès tomes ,
Et vint au lit , si se despoulle ;
Maintenant o (contre) la dame chouce (couche).
Cinq fois li fist en molt poi (très-peu) d'eure.
Atant Mousses plus n'i demeure.,
Congiet a pris , si se viesti.
(i) Le mèreau , mereloa mè rie lie était une marque , un signe que
le vendeur donnait à l'acheteur pour prouver que la marchandise li-
vrée était acquittée. En prenant le signe représentatif pour la chose
même , on li a cangiet le mè rie lie peut signifier : on lui a changé
ta marchandise.
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G
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La dame croit , saciés de fi (de bonne foi),
Que ce ne soit fors ses barons (que ce n'est que son mari) ;
Et cil revint à Jakemon ,
Se lia dit : a J'ai fait cinq fois,
Dont a-ele éu despois (le fruit). »
Chou a dit Jakes li wihos ( 1 ) :
a Li porchiax (porc) esciet (tombe) en mon los. »
« Voire , fart Mousès , en non Dé ?
Or venés, prenc qant vous volés
Le porcelet ki estoit mien ;
Vous l'enmenrés par le loien (licou). »
A tant s'eu sont d'illuec parti*
Quant li jours fu bien esclarchi ,
La damoisele s'est levée ,
Si s'est viestue et atornée (parée) ;
A la dame congiet a demandet ,
Et li merchié de son hostel (logis).
Ele li dist : ce Ma douce amie ,
Perdue avés bone nuitie ,
Car mes (mon , meus) maris dix fois ennuit
M'en a doné pargrant déduit.
Por vous l'a fait , ne l'en sai gré :
Au lit vous cuida (crut) avoir trové. »
« Gret m'en sachiés , » fait la mescine*
Atant plus n'arieste ne fine (ni tourne),
A Hestrées tout droit s'en va ,
Et li manniers tost repaira ;
Si ammaine le porchetet.
Par dalès lui s'en vint Mousès >
(t) Jakes li wihos; wihos , vrhihot , willot, (wilos) rst le mari
dont la femme est infidèle.
SB
99
Qui le porciel li ot vendu ;
Bien le cuidoit avoir perdu.
Qant la dame perçut les a
Sachiés ke pas d'es bienvina (accueillit) ,
Le sien marit très tout (tout-à-fait) avant ;
Tost li a dit : ce Ribaut puant,
Quatorze ans ai o (avec) vnu estet ;
Ains ne vous poe mais tel mener,
Ne tant acoler ne basicr,
Servir à gré, ne solacier (divertir),
Que jà iffuse envaîe (assaillie conjugalement)
Deux fois en une nuit entière.
Por la mescine eue voir ennuit
Dix fois u (ou) plus par grant de'duit ;
Cele m'a fait ceste bontet ,
Cui vous cuidastes recover (réitéra).
En mon lit le cochai , en non Dé 1
Or avés-vous cangié (changé) le dé. »
Qant Jakemars Tôt (l'ouit) et entent
Qu'il est wihos (trompé) certainement ,
Saciés ke point ne l'abielist (l'embellit) ;
Et Mousès tout errant (vîtement) U dist :
a Sire , mon porciel me rendes ;
Car tort et à pechiet l'avés. »
a Qu'esse ? diable ! dit Jakemars;
Tu as ennuit entre les bras
De ma feme jut (joui) et fait ton hie.l ,
Et tu viex (veux) ravoir ton porchiel !
Saces que tu n'en l'auras mie. »
a Si arai , fait Mousès , biax. sire ; ^
Car je duc (devais) gire (coucher) o la puce le
Qui estoit grasse , tenre (jeune) et biele ,
Ke miex vauroit ele sentir
Que de vo feme nul délit (joie).
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100
Sachiéa je m'en irai clamer (appeler en justice) 7
Tost à Oisi (1) vaurai aler. »
Mousés en va droit à Oisi ,
Si en est clamé an bailli ,
Et li balliuslesajorna (leur assigna uu jour)*,
Atant Mousés s'en retorna.
Qant li termes et li jors yint
Que li baillius les siens plais tint ,
Li manniers i vint et Mousès
Por conquerre le porchelet.
Mousés a sa raison contée ,
Li eskievim (assesseurs , juges) l'ont escowtér.
Que vous feroie-jou loue conte ?
Toute leur raison raconte
Ensi com Jakemes li cous (cuculus)
Li ot fali de tout en tont :
« Car o la pucele deuc jésir
Et o sa feme m'a fait jésir. »
Qu'il ne prent mie en paiement.
Ains veut que Jakes li ament (fasse réparation),
Car dent jésir o la pucele
Qui tant est avenans et biele ;
Se li esquievin li otrient (octroie , accorde),
Communaument ensanble dient
Que il li tiegne ses markiés.
Li manniers est levés en plés (plaidoirie) :
(i) Oisy, ancien effort village près de Palluel, qui possédait une
justice dont apparemment plusieurs communes environnantes ressor-
tissaient. Il fait aujourd'hui partie du canton d'Arleux et se trouve
situé entre Cambrai et Douai, à deux lieues et demie de chacune de
ces villes.
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104
a Signor, fait(-il), en tend és- nous ;
Je sui wihos et si sui cous ,
Je doi bien cuite» (quitte) aler par tant
Car sachiés , il m'anuit forment
Chou que il avint à ma feme ,
Car ses porchiaus ne m'atalente (oe m'est pas agréable). »
Li baillius a giant ris éut ,
Puis il lor a ramentéut (rappelé à la mémoire) :
« Volés de chou oïr le droit ? »
« Oïl , dist Monsès , par ma foit. »
«c Et vous ) manniers? » fait libaliu.
« — Voire bien , de par dame Diu
Que il me doinst cuites aler. »
Li haillius prîst à conjurer
Les eskievins por dire voir.
« Si ferons -nous à no pooir,
Sire , font-il , molt volentiers. »
Atant se prendent à consillier,
A ce consel en son t alé ; ,
Plus tost kil peurent sont retorué :
« Sire , font-il , entendé-nous ;
Par jugement nous vous disons
Ke vous Mouset fait(es) Savoir
Son porchelet, car chou est drois;
Et commandés à Jakemon
Qu'il li renge (rende) tout sans tenchon (dispute) r
U la meschioe li ramaint (lui ramène)
Por faire son bon et son plain. »
Li baillius U a commandé ,
Et Jakes li a délivré
Le porchelet tout erramment (vilement),
Et li baillius maintenant prent
Parle loien le porchelet ,
Et puis si a dit à Mouset :
m
102
« Amis , or ne tous en courrechiés;
Je vous renderai en deniers (argent)
Trente sols por le porchelet.
Mangiés sera à grant reviel (rep:is)
Dps bons compiingnons del paît». »
Jakes s'en part tons esbaliis .
Qui demeure chous et wihos.
Cho fu droit que le honte en ot ;
Car raisons ensaigne et droiture
Que nus ne puet mètre sa cure
En mal faire ni en dire ,
Tousjors ne l'en soit siens li pire ,
Et ausi fist-il le mannier
Qui en demoura cunquiet (conspué) :
Mais ne me chaut (peu m'importe), chou fu raisons.
Et li baillius a tout semons (invité)
Les eseniers et les puceles ,
Les chevaliers , les dames bieles ;
Si a fait mangier le porciel
A grant joie et à reviel.
Engerrans li clers , ki d'Oisi
A esté et nés et nori ,
Ne vaut ke tele aventure
Fust ne périe , ne perdue ,
Si le nous a mis en escril ,
Et vous anonce bien et dist
Conques ne vous prenge talens
De faire honte à boue gens ;
Qui s'en garde il fait ke sages ,
Et Dius le nous mèche en corage
A faire bien , le mal laissier.
Chi faut liroumans del mannier.
105
«g-
Soncqmxt ht €ambra$.
Foucqaart de Cambray est encore un de ces trouvères
du Cambrésis qui vouèrent leur talent poétique à la plus
grande gloire du beau sexe; maître Fouquart composa
un petit poème des plus curieux, et aujourd'hui des plus
rares, mis au jour, avec quelqu'altération peut-être , par
les presses de Colard Mansion, imprimeur à Bruges , vers
i475. On lit sur le frontispice: Cy commence le traittie'
intitule les Euuangiles des quenoilles failles à Vonneur el
exaucement des dames. Le texte commence par ces mots :
Maintes gens sont aujourd'hui qui allèguent et autorisent
leurs parolles. C'est un petit in-f* gothique de 21 feuil-
lets, dont le verso du dernier se termine par la conclusion
de facteur.
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104
Née de la Rochelle, dans sa table des anonymes formant
le 10 e volume de la Bibliographie instructive de Debure ,
et après lui, M. Alex. Barbier, dans son Dictionnaire
des Anonymes, donnent à maître Foucquart de Cambray,
comme collaborateurs dans cet ouvrage, maître Antoine
Duval et Jean d'Arras, dit Car on. Cette allégation, après
un mûr examen, paraît avoir été faite et reproduite assez
légèrement. On conviendra tout d'abord qu'il n'est pas
probable que trois poètes, de villes différentes , aient été
obligés de se cotiser pour produire une œuvre aussi
courte. Cette collaboration des auteurs n'avait lieu que
pour les diverses branches de ces longs romans de (/estes
de quelques trente mille vers. Ensuite, lorsqu'on aura
établi clairement ce que c'était que ce genre de livres
connus sous le nom des évangiles des quenouilles, on sen-
tira combien il est facile de redresser MM. Née de la Ro-
chelle et Barbier dans ce petit égarement bibliographi-
que.
Il existe plusieurs livres , tant imprimés que manus-
crits, sous le titre que nous venons de citer, et cepen-
dant ce ne sont pas tous les mêmes (îj. Ces sortes de re-
(1) Pour ne parler que des imprimés , on peut citer : i° Livre des
connoitles faites à l'honneur et exaulcement des dames, lesquel-
les traitent de plusieurs choses joyeuses, racontées par plusieurs
dames assemblées pour fêter durant six journées. Lyon , Jean Ma-
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103
cneils étaient fort en yogue au XIII 0 siècle ; M. de Mar-
cha ngy, dans son Tristan le voyageur, n'a garde d'oublier
d'm Taire mention : dans les châteaux des grands sei-
gneurs suzerains , dont les épouses avaient des dames
d'honneur et de compagnie, on se réunissait le soir à la
veillée; là, les dames les plus savantes et les plus spiri-
tuelles enseignaient, à tous d'admirables recettes pour
chaque maladie et encombre, voire même pour les pei-
nes secrètes du cœur : comme les discours de ces judi-
cieuses matrones étaient aussi vrais que paroles d'évan-
gile , et qu'elles les débitaient en filant , on appela ces
précieuses sentences les Evangiles des quenouilles; et l'on
doit convenir qu'il y a, dans ces miscellanées du moyen-
rrschal, i4q3 , in-4° gotli. — 2° Le liure des connoilles, pet. in-4°
de 27 f. compris le titre. Edition sans chiffres ni réclames, sans lien
ni date , imprimée en caractères gothiques dans le genre de ceux de
Mart. Husz, de Lyon , avec des figures en bois. On lit au dernier
feuillet : Cy finissent les euangiles des Conoilles lesquelles traie-
tent de plusieurs choses ioyeuses, 3° Le Liure des Quenoilles. . . .
imprimé à Rouen , pour Raulin Gaultier, libraire demourant
audit lieu à l'enseigne du fardel t pet. in-4° gothique de at
feuillets. — 4° Le livre des connoilles, lequel traite de plusieurs
choses joyeuses , in>4° goth. (sans lieu ni date). On lit à la fin : Cy fi-
nissent les évangiles d?s cônoilles. — 5° Le livre des Quenouil-
les, ou les évangiles des femmes (sans lieu ni date), périt in 8* go-
thique de 3a folios. — 6° Idem, sans date, in-16 goth. — Toutes
ces éditions n'empêchent pas que ce livre ne soit d'une excessive ra-
reté'.
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106
âge, des pensées et des maximes d'un grand sens et qui
annoncent , de la part des dames qui les composaient ,
une connaissance profonde du cœur humain.
Chaque comté et presque toute châtellenie avait son
Evangile des quenouilles , comme depuis chaque pro-
vince eut son almanach et chaque diocèse son catéchisme.
Il est donc possible que les deux collaborateurs qu'on a
si généreusement donnés à Foucquart de Cambray, aient
aussi rimé quelque recueil de ce genre, mais il n'en est
pas moins plus que vraisemblable que le trouvère cam-
brésien a versifié seul le livre des quenouilles en vogue de
son tems parmi les nobles dames du Cambrésis, et qui
paraît avoir servi de type pour les autres.
Lorsque les mœurs s'épurèrent un peu, au moins dans
les formes extérieures, le livre des quenouilles passa du
château à la petite propriété, sans beaucoup gagner sous
le rapport moral ; car, il faut bien le dire , notre suscep-
tibilité du dix-neuvième siècle se regimberait fortement
contre les expressions et les pensées contenues dans ce
livre décoré du pieux titre d'Evangile. Jugeons-en par
l'opinion qu'on en avait couservée même dans un tems
où Ton s'effarouchait moins qu'aujourd'hui du cynisme
des paroles. L'historien de Valencicnnes, d'Oultreman ,
à l'occasion d'un propos plus que leste que Dupleix et
d'autres écrivains mettent dans la bouche du comte Bau-
duin parlant à S t. -Louis, dit que « c'est un conte qui
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107
» peut bien estre renvoyé au livre des quenouilles. •
Dreux du Radier, parlant des fols en titre d'office dans
ses Récréations historiques , dit que « tout le talent de
• M 6 Guillaume, fou du roi Henri IV, était de savoir
» par cœur et de citer à propos Y Evangile des quenouil-
» les; » et Dieu sait quelle liberté de langue on accor-
dait aux fous en titre d'office !
On ne connaît aucune autre production de maître
Foucquart de Cambray que ce rare et bizarre poème qui
fait l'objet des recherches de tous Jes amateurs, et dont
la forme et le titre furent depuis appliqués à un ouvrage
de piété de ce pays , intitulé : « La quenouille spirituelle,
» ou dévote contemplation et méditation de la croix de
» nostre sauveur et rédempteur Jésus-Crist que chas-
» eu ne dévote femme pourra spéculer en filant sa que-
» nouille spirituelle, faicte et composée par maître Jehan
» de î.acu, chanoine de Ly lie. » Petit in-R°, gothique ,
sans date ni lieu d'impression (i) — C'est un dialogue
fort curieux , en stancei de sept vers de huit syllabes,
entre Jésus-Christ et la Pucelle, ou fille dévote , que le
pieux chanoine de St.-Pierre de Lille composa d'abord
(1) 11 en existe une édition sous le titre de Quenolle spirituelle,
pet. in-8° goth. de a3 feuillets, fig. en bois, et une autre de même
format , mais avec la souscription : Paris , Guillaume Niverd, go
thique.
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108
en prose et qui fut mis en vers par Gringore, ainsi qu'on
peut le présumer par un huitain acrostiche, intitulé Y in-
citation de l'auteur, dont les premières lettres de chaque
vers étant réunies, donnent le nom de Gringore.
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109
©eoflnrç ht Navale.
Geoffroy ou Godefroy. de Barale , est un noble trou-
vère de la fin du XIII e , ou du commencement du XIV*
siècle, qui descendait d'une très-ancien ue famille, du
Cambrésis , puisque Raoul de Barale est cité dans une
charte de Gérard, évéque de Cambrai, datée de Tan
1079, e * <I ue l' on vo *t Jean de Barale figurer avec son fils
Michel surnommé Bernard, au fameux tournois d'An-
chin donné Tan 1096. Celte famille eut d'autres illustra-
tions : Ellebaud de Baratte était grand Prévôt de Cam-
brai en 1 147 ; et en 1 a4o , Watier de Barale se qualifiait
chevalier et sire de Salans et d'Ettehain. Cette maison
portait pour écu ; oVor à la fasce oVazur chargée de trois
étoiles, ou selon d'autres , de trois quintefeuilles d y or.
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110
Le village de Barale est situé à deux lieues et demie de
Cambrai dans la direction d'Arras ; il fait aujourd'hui
partie du canton de Marquion (Pas-de-Calais); selon
Baldéric (Chronicon Cameracense et Atrebatense^)~Ie roi
Clovis y fonda un monastère en l'honneur de St. -George,
qui fut béni par Saint Waast ^premier apôtre chrétien
dans nos contrées : les Normands détruisirent cette mai-
son vers 88 1 ; il n'en reste aujourd'hui aucun vestige.
Il est vraisemblable que le seigneur-poète qui nous
occupe est le même que Godefroy de Barale, che-
valier, qui prenait la qualité de gouverneur d'Oisy en
i32Q, ainsi que Jean le Carpentier le mention ne'dans son
Histoire de Cambray , partie III , page 1G2 , d'après une
pièce tirée des archives d'Oisy, bourg dont relevait la
terre de Barale, une des plus anciennes du Cambrésis.
Godefroy de Barale épousa Jeanne de Grisperre, sœur
deWatier de Grisperre, seigneur d'Eedeghem. Il pre-
nait le titre de Messire dans ses chansons ; on n'en con-
naît que deux de lui , conservées dans un manuscrit de
la bibliothèque du Roi et citées par de La Borde dans son
Essai sur la musique, tome II , page jGq.
La première commence par ce vers :
a A nul homme n'avient 9 J
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111
La seconde est intitulée: Chançonetepor pedier, titre que
Ton pourrait traduire par ces mots : Chanson pour obte-
nir. Comme presque tous les couplets du teins tendaient
toujours à demander et obtenir le don d'amoureuse
merci, on ne voit que de reste quelle récompense le sei-
gneur de Barale réclamait pour ses vers.
112
(fttror) Ire Cambrag.
Le trouvère nommé par quelques écrivains Girard de
Cambrai, ne devrait peut-être pas figurer dans cette liste,
puisqu'aujourd'hui il parait prouvé qu'il est d'origine
picarde; mais il suffît qu'il ait été désigné plusieurs fois
par son surnom cambrésien (1) pour qu'il ne soit point
passé sous silence dans une notice où l'on cherche à
éclaircir tous les titres plus ou moins embrouillés des
anciens poètes du pays. D'ailleurs , ne serait-il pas pos-
(1) Voyez la note de la page 189 du roman de Berte au» grans
piés, (Paris, Téchener, i83a, graod io-i2)où il est dit que l'histoire
de Rainfroi et d'Heudri se lit dans les Enfances Charlemagne, ro-
man de Girard de Cambrai.
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SB.
115
sible que ce trouvère nommé" Girard de Cambray par les
uns et Girard d'Amiens par les autres, ait fait durant sa
vie un si long séjour à Cambrai qu'il en ait retenu le
surnom de cette ville ? Ceci n'est qu'un doute que nous
soumettons à de plus habiles. Quoiqu'il en soit, Girard
ou Girars se déclare lui-même né à Amiens au i4« vers
de son immense travail sur la Vie de Charlemagne, qu'on
appelle aussi quelquefois lè poème des Enfances Charle-
magne;
« Par quoi Girars â A miens qui a commandement
» D'une histoire traitier (traiter) srî Diex la li conseul Etc.
^Cet ouvrage, dans lequel le poètea eu la prétention de
réunir toutes les traditions vraies et fausses relatives à
Charlemagne, contient près de douze mille vers. Il con-
tinue le récit d'Adenès, auteur de Berte au» gratis pies,
et commence ainsi :
Cil cui (celui à qui) Diex a donne' sens et entendement
De savoir 1rs gratis biens fez anciennement
Les doit sor (?) et monstrer à touz commnnaumcnt
Pour ce que ceus qui sont douclrinez (instruits) povrement
En puissent recovrer aucun amendement.
Qoar cil qui ot les fais des preudomes souvent
Les biens et les honneurs ou chescun bon cuer tent
S'il a en \u[ né bien , né sens, né nourrement (aliment) ,
Il s'i doit demerir (rendre meilleur) et prendre avisemeut
De iniex faire qu'il n'a fet au commencement ;
Quar li exemple bel donnent embrasement
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114
De Dieu et de ses Sains servir premièrement
El de vivre en cest mont bien et souffisaument ;
Farquoi Girars â? Amiens etc.
Ce début annonce assez que Girars avait une haute
idée de lui-même ; c'est parce qu'il croyait que Dieu lui
avait donné sens et entendement, qu'il entreprit d'éclai-
rer son siècle sur les hauts faits de Charlemagne ; comme
on le voit , le poème composé par lui est en poésie omio-
télente, c'est-à-dire, par couplets sur une même rime tant
que cette rime peut fournir. La vie de Charlemagne est
divisée en trois livres ,'dont voici les rubriques :
1. Ci comence de Chaîlemaine qui fu emperières de
Rome.
2. Ci commence U secons livres du roy Chaîlemaine,
qui fit rois de France et empereres d'Allemaigne :
« De Pistoire le roy Chaîlemaine ont parle'
» Mout de gens qui petit savoient la parte* Etc. »
3. Ci commence U derrains {dernier) livres du roy
Challemaigne , et y est sa fins :
a Quant Charlemaine fu en France repairiez (retourné)
» D' Aspremont où il ot mout esté tTavelliés.... Etc. »
Enfin voici comment se termine ce long poème, à la
fin duquel le trouvère picard ne montre pas moins d'ou-
trecuidance qu'au commencement :
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a.
Ma
Et moi, Girars d'Amiens , qui toute l'ordenance
Ai es croniques pris qui en font ramenbvance
Par le commandement le frère au roy de France
Le 'conte de Valois (1) ai pris cuer et plesanre
De recorder les fez Challon (?) qui connoissance
Donnent as nobles cuers qui en Dieu ont fiance
De venir à honor et d'avoir avisance ;
Cornent on conquiers Dieu par noble pourvéance
C'est d'avoir aies (aide) en lui et si grant abondance
De foy en J. C. qu'il n'i truist défaillance
En nul qui face jà de lui amer semblance.
Par quoi je pri celui qui longis (souffrit) de la lance
Feri sus en la croiz par la mesconnoissance
Et qui mort volt soffrir pour nostre délivrance
Qu'autre ssi vraiement que sa digne puissance
Queurt en terre et en ciel et sa grant benignance
Veulle garder tous cens qui en lui ont créance
Des mains as aoemis et de leur acointance
Si que fer ne puist à nului destour bance
A ceulx qui ont en lui créance et espérance.
Ces vers paraîtront peut-être assez bien tournés, mais,
(1) Ce comte de Valois , par l'ordre duquel Girars composa ce
poème , est Charles de Valois, frère de Philippe-le-Bel roi de France,
et petit-fils deSt.-Louis j c'est par lui que la race des Valois monta
sur le trône. La seconde femme de son père, Marie de Brabant, étant
passionnée pour la poésie qu'elle cultivait elle-même avec succès ,
puisqu'elle aida son protégé Li rois Adenès dans sa composition de
Cléomadès, il n'est pas extraordinaire que toute la cour de France
ressentit alors un besoin de poésie qui paraissait le goût dominant de
la reine. Charles de Valois mourut en i3n5.
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en général, selon l'opinion de M. Paulin Pâris, à l'o-
bligeance duquel nous devons nos renseiguemens sur
Girars , ce trouvère manque de fonds et d'idées. Il se
traîne lentement sur la même pensée pendant chacun de
ses couplets, et il semble arriver au dernier vers pénible-
ment et tout haletant : élève du trouvère brabançon Li
rois Âdenes , il n'a su en saisir que les défauts ; de plus ,
on peut lui faire un reproche plus sévère, il a cherché à
s'approprier un des ouvrages de son maître , le roman de
Cléomadés , dont on voit sous son nom, parmi les ma-
nuscrits de la bibliothèque du Roi, une leçon dans la-
quelle rien n'est changé que le nom des personnages. Ce
plagiat effronté est un tort grave qui doit beaucoup
nuire à la réputation du trouvère picard o-cambrésien ;
on peut être poète médiocre, mais encore faut-il être
honnête.
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117
Trouvère peu connu : il n a cependant pas échappé
aux recherches de M. Benoiston de Chateauneuf qui le
mentionne honorablement dans son E^sai sur la poésie
et les poêles français , aux XII*, XIII e et XIV e siècles ,
Paris, i8i5, in-8°, pages 117 et 118 , ni à celles de M.
de Roquefort qui le signale dans la Biographie univer-
selle, 1 , 535 , article du poète Alexandre de Bernay, l'un
des collaborateurs, ou plutôt des prédécesseurs, du trou-
vère cambrésien dans le même travail.
Guy de Cambray est auteur du roman de Josaphat ,
sujet dont, suivant l'apparence , plusieurs trouvères du
tems ont fait choix. De Roquefort donne à Chardry,
poète anglo-normand , une vie de Saint Josaphat } qui
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ne contient pas moins de 2900 vers. L'auteur y annonce
à ses auditeurs qu'il désire les ramener à la vertu plus
encore par l'exemple que par les préceptes ; il commence
ensuite la vie de son Saint Josaphat et la termine en di-
sant à l'assemblée quVsans doute elle ne sera pas [fâchée
d'entendre la Fie de Roland et Olivier, plus amusante
que celle qu'il vient de débiter : que pour lui il préfère
le récit des batailles des douze pairs de France , à celui
de l'éternelle passion de Jésus-Christ (1). C'est ainsi que
beaucoup de pièces du moyen-âge, commencées fort
pieusement, finissent d'une manière tout au moins pro-
fane. Il termine poliment par ces vers dans lesquels il 6e
no mme :
Ici fînist la bonne vie
De Josaphat le duz enfant ,
A ceux qui furent eseutant ,
Mande Chardry saluz sans fin,
Et au soir et au matin.
Fauchet et Massieu attribuent encore à un autre trou-
vère nommé Herbet, un des traducteurs du Dolopathos
vieux roman grec , une troisième Vie de Josaphat , poè-
me plein de maximes politiques et d'instruction pour les
rois. Nous ne savons pas si Guy de Cambray a empruuté
(l) M. l'abbé Delarue applique cette anecdote au même jongleur
Chardry, alors qu'il racontait aux barons anglais la vie et les mira-
cles du roi St.-Edmond. (Essais hist. sur les bardes, les jongleurs et
les trouvères, t. 1, p. i53.)
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1
119
quelque chose à ces auteurs, ou si lui-même leur a servi
de modèle. Ce qu'il y a de certain , c'est lui qui nous ap-
prend que cette Vie de Barlaarti et de Joaaphat a été com-
posée originairement par St.-Jean Damascène et qu'elle
fut rapportée en France par Jean, doyen de la cathédrale
d'Arras (i).
Il a participé à un second ouvrage, au roman d'A-
lexandre, composé en vers alexandrins, auxquels, dit-
on , le poème donna son nom ; c'est l'œuvre de dix poètes
qui y travaillèrent, non en commun, mais successive-
ment, et qui le divisèrent en un grand nombre de bran-
ches ou parties, distinguées chacune par un titre parti-
culier. Cette série d'hommes de lettres , s* escrimant sur
le même sujet, était composée de Lambert li Cors ( le
court, le petit) , de Chateaùdun ; Alexandre de Bemày ,
surnommé aussi de Paris; Perrot de Sainct-Cloot , ou
Pierre de St.-Cloud ; Thomas de Kent , aidé lui-même
dans sa partie par un écrivain du nom d'Eustache; Jean
li Nivelois , que d'autres appellent Jehan le Venelais ;
Jehan Brizebarre ; Guy de Cambray ; Simon de Boulogne;
Jacques de Long uy on et Jehan de Motelec. La plupart de
ces poètes se succédaient les uns aux autres et conti-
nuaient l'histoire commencée en la prenant au point où
le précédent rimeur l'avait laissée.
(i) Bibliothèque du Roi, n°i5$5.
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120
Les manuscrits du poème d 1 'Alexandre et de ses suites
sont nombreux à la bibliothèque royale ; la première
partie est positivement faite en commun par Lambert-le-
Court et Alexandre de Bernay ; les vers suivans en sont
la preuve :
Vérité de l'histoire si com li roy s la fist ,
Un cleis de Chastiaudun , Lambert li cors Wscrit ,
Qui du latin la trait (traduit) et en roman t la niibt....
Alixandre nous dist que de Bernay fu nez ,
Et de Paris refu ses sournoms appeliez ,
Qui ot les siens o les Lambert mêliez.
C'est décidément la meilleure portion du poème ; elle
contient des vers harmonieux et des allusions fines ; les
descriptions sont animées , les récits naturels et parfois
énergiques. Nous sommes forcés de dire que les autres
parties, dans lesquelles figurent les vers de notre Cam-
brésien , n'ont garde d'avoir le même mérite ; le style
manque souvent de force et de concision.
La seconde partie , sous le titre de : Le Testament d* A
lexandre, est de Pierre de St.-Cloud ; la citation suivante
ne nous permet pas d'en douter :
Largesce est enfermée sos une coverture ,
Avarice a les clez qui moult affiche et jure ,
James n'en iert jetée tele iert Tenfermeture.
Perot de Sainct Cloot trova en l'escripture
Que mavès (mauvais) est li arbres dont lé fruit ne roéure (ne
mûrit pas).
a
1S1
La troisième partie, sous le litre de : Li Roumans de
tote chevalerie , ou la Geste d'Alisandre , est de Thomas
de Kent et de Mestre Eustace qui translata Toeuvre.
La V engeance d? Alexandre, quatrième partie, est de
Jehan li Nivelois ; etZ<? Vœu du Paon',qai contient trois
branches distinctes , est de Jehan Brise- barre el de Jehan
de Motelec , qui firent chacun plus de 3,ooo vers. On ne
sait pas positivement à quelles portions de cette curieuse
collection le trouvère Guy de Cambray a mis la main ,
les renseignemens bien précis nous manquent à cet égard.
Cependant, s'il faut en croire l'abbé De la Rue(i), qui
a compulsé plusieurs copies du roman d'Alexandre en
France et en Angleterre , Guy de Cambray aurait com-
posé Je même sujet que Jehan le Nivelais en d'autres ter-
mes , c'est-à-dire : La Vengeance de la mort $ Alexandre ,
partie de i65i vers, qu'il dédia à un comte de Clermont
et à Simon son frère. D'ailleurs , comme M. Van Praetl'a
très judicieusement dit, il est impossible de mettre un
ordre mathématique parmi les œuvres des poètes de YA~
lexandre, parce que leurs copistes ont arbitrairement et
sans goût comme sans raison, tantôt retranché, tantôt
ajouté, et quelquefois transporté des morceaux d'une par-
tie dans une autre. M. de Ste. -Croix a fait un examen
critique des historiens d'Alexandre, nous aurions besoin
qu'un critique habile vînt se dévouer à débrouilleras
vers confus de ses vieux romanciers.
(1) Essais Iiist. sur les Bardes, etc., t. 2 , p. 347.
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122
Ce qui reste prouvé , c'est que l'ouvrage entier est si
considérable qu'il y a bien place pour les efforts de l'ima-
ginative de dix poètes. Au reste, l'idée primitive de l'œu-
vre ne leur appartient pas ; elle est tirée deQuinte-Curce,
de la vie d'Alexandre attribuée à Callisthène, et de VA-
lexandriade , de Gaultier de Lille, poète latin du nord de
la France. On pense bien que dans ces myriades de vers il
n'est pas seulement question des faits et gestes d'Alexandrr-
le-Grand ; on y trouve un peu de tout, et principalement
des allusions courtisanesques sur les événemens des rè-
gnes des rois Philippe-Auguste et Louis VII. Les dix
trouvères ont fait preuve de courage et de persévérance
dans la continuation d'un sujet dont les premières par-
ties furent enfantées vers Tan 1210 et les dernières plus
d'un demi -siècle après , puisque Jehan Brisebarre mou-
rut vers i33o. Les hommes du moyen-âge étaient lents
et patiens et mettaient le tems à tout ; ils composaient
leurs épopées comme leurs cathédrales, en plusieurs
siècles (î).
(1) Au commencement du XVI e siècle, on publia un abrégé du
Roman d'Alexandre , sous le titre de : 1/ histoire du noble et très
vaillant roy Alexandre-le-Grand > jadis roy et seigneur de tout
le monde : et des grandes proè'sses qu'il a faittes en son temps ,
corMne vous pourrez voir ci-après. A Paris , par Nicolas Bonfons ,
(sans date), petit in-4° de 44 feuillets, figures en bois, lettres rondes .
— Réimprimé à Lyon (sans date), in-4° goth. et ibidem, Olivier £r-
noullet , i552,in-4°.
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123
Hues ou Hugues de Cambray, vivait un peu avant Tan
i3oo. C'était un poète satyrique et mordant dont le cœur
tout français ne pouvait supporter le succès des armes de
l'Angleterre sur le continent. Il composa un fabliau in-
titulé la maie honte dont parle La Croix du Maine dans
sa bibliothèque française. Suivant Fauchet et le comte
de Caylus qui l'a mentionnée dans les Mémoires de l'A-
cadémie des Belles-lettres , c'est une satyre, ou au moins
une violente raillerie contre Henri III, roi d'Angle-
terre, qui, vers le milieu du XIII e siècle, chercha vaine-
ment à recouvrer la Normandie et se vit obligé de céder
au roi Saint Louis tout ce que ses prédécesseurs avaient
possédé en France, excepté la partie de la Guienne qui se
trouve au-delà de la Garonne.
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1S4
Hugues de Cambrai n'est pas très-clair dans sa soi-di-
sant satyre ; Legrand d'Aussy, qui en a donné l'analyse ,
n'y trouve qu'une équivoque de mots assez pitoyable ; le
fait est que la pièce est faible, obscure et peu intelligible.
Elle contient i58 vers, se trouve à la bibliothèque du
roi n° 72 18 des manuscrits, et dans le tome 3, page 204 ,
des Fabliaux et contes publiés par Barbazan et Méon ,
1808 , in-8°.
Le poète débute ainsi :
Hugues de Cambrai conte et dist ,
Qui de ceste œvre rime 6st ,
Qu'en l'e'vescbié de Gantorbile (Cantorbéry)»
Ot un Englès à une vile ,
Riches nom estoit o grant force.
La mort qni tout rien efforce ,
Le |>ri»t un jor à son ostel.
Partir devoit n son cbastel
IX rois qui d'Englelerre est sire,
C'est la coutume de l'Empire.
L'auteur fait figurer un anglais qui s'appelle Honte et
qui envoie au roi une malle contenant la moitié de sa
fortune; toute la pièce roule sur un jeu de mots qui pro-
vient du nom du personnage principal re*uni au mot
malle, ce qui «ignifie ainsi mauvaise honte. Le fabliau
finit ainsi :
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125
Sanz la maie ot-il trop de honte ,
Et chascun li cioist et monte ;
Mais ainz qui lianz ftist passez
Ot li rois de la honte assez.
Il ne faut pas confondre la maie honte de Hugues de
Cambrai avec le fabliau de Honte et de Puterie , composé
par Richard de Vlsle , autre trouvère de nos contrées qui
vivait dans le même siècle; ni avec un second poème de
la maie honte, contenant aussi t58 vers, et imprimé à la
suite du premier dans les fabliaux de Méon. Il traite le
même sujet, ne porte point de nom d'auteur et provient
d'un manuscrit de St-Germain n° i83o(i). C'est peut-être
une autre leçon du fabliau de Hugues de Cambrai ; du
reste , elle ne vaut guères mieux.
*
(1) Dans ses Essais historiques sur les Bardes, les Trouvères et les
Jongleurs , tome III , page 3a , M. l'abbé De la Rue donne ce Second
fabliau de la Maie konie au trouvère Guillaume, clerc de Norman-
die , auteur du roman du Chevalier au bel escu, du Btstiaire-di~
vins, du Besant de Dieu, du Prêtre etAlison et de La fille à la
bourgeoise.
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12ti
Voici venir un grand seigneur trouvère ; c'est Hugues
llï, seigneur d'Oisy, issu d'une des plus anciennes et des
plus puissantes familles du Cambrésis , et petit-fils du
fondateur de l'antique abbaye de Vaucelles. Il était fils
de Simon, seigneur d'Oisy et de Crèvecœur, châtelain de
Cambrai , et d'Jde ou Alix, héritière de la vicomté de
Meaux; Hugues d'Oisy vécut à la fin du règne de Louis
VII , dit h Jeune y et au commencement de celui de Phi-
lippe-Auguste. Après que son frère cadet eut été tué
dans un combat , en 1 164 , contre Thierry d'Alsace comte
de Flandre, il épousa , en premières noces , Gertrude de
Flandre, fille du même comte , et se trouve mentionné
avec elle dans plusieurs chartes, notamment dans une de
l'abbaye de Marchiennes, datée de l'an 1171. Soit à cause
de consanguinité , scit pour motif de stérilité , il y eut
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127
séparation entre ces deux époux , et le châtelain de Cam-
brai épousa en secondes noces Marguerite de Blois dont
il n'obtint pas plus d'héritiers que de sa première fem-
me. Il n enfanta que des vers qui heureusement sont ve-
nus jusqu'à nous; doué d'un esprit vif et passablement
narquois , Hugues d'Oisy s'occupa à rimer des chansons
dans lesquelles on remarque une hardiesse et un mor-
dant satyrique qui dénote tout l'à-plomb que pouvaient
donner à l'auteur la richesse et la puissance. Il mourut
jeune encore en l'année 1189.
Il nous reste deux chansons de Hugues d'Oisy; la pre-
mière, contenue dans le n° 184 du supplément français
des manuscrits de la bibliothèque du roi , et dans le ma-
nuscrit 722 a , au folio 5i , est intitulée : Li tornois des
dames Monseigneur Huen d'Oisy ; c'est une pièce vérita-
blement curieuse, et digne de l'attention des érudits qui
venlent étudier l'histoire des mœurs du moyen-âge aux
véritables sources. Ce petit poème, plein d'intérêt , en dit
plus sur les usages de la haute noblesse du tems que les
plus gros livres. La scène se passe rigoureusement entre
les années 1 172 et 1 188 ; nous la supposons vers 1 1 80 ,
époque de l'avènement de Philippe-Auguste au trône de
France.
Il paraît que les dames Marguerite d'Oisy, femme d#?
l'auteur, les comtesses de Champagne, de Crespi et de
Clermont, la sénéchal le Yo lent, la dame de Coucy, Adé-
laïde de Nanteuil, Alix d'Aiguillon , Mariseu de Juilly,
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128
Àlix de M ontfort , Isabiau de Marly, et une foule d'au-
tres , s'étaient réunies au château de Lagny, devant le
coteau de Torcy, sur les bords fleuris de la Marne, pour
un tournois dameret , où elles désiraient juger par elles-
mêmes, en combattant entr elles, quels étaient les dan-
gers véritables que couraient leurs amis de cœur toutes
les fois qu'ils rompaient ainsi des lances en leur honneur.
Cette idée est singulière et n'a pu germer que dans les
tètes des femmes fortes du XII e siècle. Le seigneur d'Oisy
ne se gêne pas pour nommer les dames combattantes,
pour rappeler leurs cris de famille et énumérer leurs
charmes ; sa chanson est une chronique fashionable du
tems , qui nous donne l'état de la haute société à celte
époque ; et, ce qui a pu être une légère indiscrétion , il y
a six siècles et demi , sert aujourd'hui de renseigne mens
généalogiques et peut fournir des irrécusables titres de
noblesse aux familles. Assurément les dames du tournois
de Lagny n'avaient pas prévu qu'une fantaisie féminine
pourrait un jour servir à l'illustration de leurs descen-
dais.
Nous avons pensé qu'une pièce d'un si haut intérêt
méritait bien d'être publiée en entier; nous en donnons
ci-après le texte que nous devons à l'obligeance de MM.
Le Glay père et fils qui en possédaient une copie ; nous
l'avons accompagné de quelques courtes notes qui en
appellent de plus étendues. Certes, cette pièce du XII e
siècle pourrait fournir l'occasion d'une dissertation phi-
lologique digne de tout l'intérêt de l'Académie des Ins-
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129
criptions et belles-lettres : nous ne la donnons aujour-
d'hui qu'avec les explications indispensables , nous en
ferons peut-être un jour l'objet d'une publication toute
particulière. Dans le manuscrit de la bibliothèque du
Roi , une musique notée accompagne le texte de ce petit
poème, composé pour être chanté dans les réunions de
châteaux.
Me Sire Hues d'Oisy.
Bn Tan que chevalier sont abaubi (décontenancés)
Ke d'armes noient (rien) ne font li hardi ,
Lez damez tournoier vont à Laigni (i)
Le tournoiement plévi (pour lequel on s'était engagé);
La routesse de Crespi (2) ,
(1) Lagny, ancienne petite ville sur la'Marne , à sept lieues de Pa-
ris et à quatre de Meauz ; elle possédait une très-ancienne abbaye de
St.-Furcy, dont les comtes de Champagne Thibaut II et Thibaut IV
furent les bienfaiteurs. Un château féodal décorait ce lieu ; c'est sans
doute près de son enceinte que se tint le Tournoi des dames , et pen-
dant le règne de Thibaut III, comte de Meauz , père de Thibaut IV,
trouvère champenois.
(2) La comtesse de Crespi ici citée pourrait bien être la comtesse
Eléonore , qui , entrant en possession du château de Crespi , donna
son château de Bou ville et le parc y attenant pour fonder un monas-
tère de filles sousia règle de Cîteauz. Le Parc de Bouville près Crespi
en Valgis , prit le nom de Parc-aux-dames qu'il port» encore. La
comtesse de Crespi y anneza des bois , des prés et d'autres dépendan-
ces; le pape approuva l'établissement du nouveau monastère par une
bulle de 1210.
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130
Et ma dame de Cou ci ( 1 ) , ,
Dient que savoir voudront
Quel li coup sont
Que pour eles font
Lour ami.
Les damez par tout le mont
Pourchacier (solliciter) font
Quelez meniont (mineront)
Chascune od li (avec elles).
Quant es prez venuez sont ,
Armer se font ,
Assambler vont
Devant Torchi (2).
Yolenz de CailH (3) vo
(1) La dame de Couci dont il est ici parlé, serait, en suivant la date
présumée du Tournoi de Lagny (la fin du XII* siècle) , la femme d'En-
guerrand III de Coucy, surnommé le Grand, qui bâtit la grosse tour
de Coucy aujourd'hui encore debout , fit construire un hôtel à Paris ,
près de Saint- Jean- en-Grève , et rédigea la Coutume de Coucy. La
cour des sires de Coucy, ainsi que celles de tous les hauts-barons, était
composée à l'instar de la cour du roi. Sa devise était curieuse :
Je ne suis roi, ne prince, ne duc, ne comte aussy :
Je suis le sire de Coucy I
(2) Torcy, terre de la Brie, voisine de Lagny, sur un coteau près de
la Marne, et où il existe un joli et ancien château. Cette terre est tom-
bée dans la fameuse maison de Colbert.
(3) Cailtyi on trouve plusieurs familles normandes de ce nom. Une
terre de Cailly était à quatre lieues de Rouen sur la rivière de même
nom ; une autre placée sur l'Eure, n'était qu'à trois lieues de Lou-
viers.
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Vait premiers assambler.
Marguerite d'Oisy (i)
Muet (court) à li pour jouster.
Amisse (2) au corz hardi
Li vait (lui va) son fraim (frein) haper (saisir).
Quant Margerite se voit rauser (poursuivre)
Cambrai! crie (3) , son fraim prent à tirer ;
Ke deffendre le véist et meller,
Quant Katherine au viz (visage) cler (frais)
(1) Marguerite d'Oisy dont il est ici question , est la seconde femme
de raessire Hugues III d'Oisy, auteur de cette chanson. Elle sortait de
la maison de Blois et se trouvait veuve d'Olhon, comte de Bourgogne
Palatin. Après la mort de son second mari Hugues d'Oisy, arrivée en
1189, suivant les chroniques d'Anchin et de St.-Aubert , Marguerite
de Blois épousa en troisième noces Gautier, seigneur d'Avesnes. Il ne
faut pas s'étonner si une femme forte comme Marguerite, qui tint tête
à trois puissans maris, figure aussi bien dans un tournois.
(2) Amisse , Katherine, Ysabel, Yde, Yolant, et autres, dont
il est parlé dans le cours de la chanson, sont des noms de grandes da-
mes, fort à la mode sans doute vers 1180, et qu'il suffisait de nommer
par leurs noms de baptême pour que tout le monde aristocratique
d'alors sût de qui il était question j il nous serait fort difficile, aujour-
d'hui qu'il y a 65o ans que cette fête de dames eut lieu , de démêler à
quelles nobles familles elles appartenaient.
(3) Marguerite d'Oisy devait avoir Cambrai ! pour cri, parce que
son époux était châtelain de Cambrai et que cette dignité se trouvait
héréditairement dans sa famille. Les anciens barons criaient leur nom
ou celui de leur principale seigneurie, dans les combats comme dans les
tournois : c'était le mot de ralliement à la bannière, précaution utile
lorsque tous les combattans étaient entièrement couverts de fer.
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132
Se coumeuce à desrouler,
Et passe-atant au crier*
Ki dont la véist aler,
Resnes tirer
Et coupz donner
Et départir (distribuer)
Et grosses lances qnasser (briser) ,
Et fera souner
Et détentir,
Des hiaumes le capeler (la bombe des casques)
Faire effondrer (enfoncer)
Par grant aïr (ira, colère) ;
Devers la coue (queue) vint
Une rescousse (fracas) grant
Ysabet ki férir
Lez vait de maintenant.
La senescaussesse (femme du sénéchal) ausi
Nez vait mie (pas) espargnant.
TJne route (troupe) vint de là tout errant (soudain)
Adeluye ki Nantuel (1) vait criant
Avoec la senescaussesse Yolent (2)
Aeliz en vait devant
(1) La terre antique de Nanteuil, à quatre lieues de Senlis sur la
route de Paris à Soissons , était jadis dans la maison des comtes de
Ponthieu ; à l'époque dont il est ici question, les seigneurs de Nanteuil
devinrent seigneurs du donjon de Crépy.
(2) On ne sait s'il est ici question delà femme du sénéchal de France
ou de celle du sénéchal de Champagne qui pouvait aussi se trouvera
cette réunion. A cette époque, la charge de sénéchal de France appar-
tenait à Thibaut I e ', comte de Blois, mort en 1191 et fut éteinte dan»
sa personne.
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133
SB
De Trie Aguillon (1) criant
Moult vait bien les rens cerchant.
La roine (2) bout (sur) Ferrant
Vint pardevant.
Férue la
D'une mâche (massue) en l'aubère (cotte de maille) blanc
Sans concernant (retard)
Emmi le camp
Portée l'a.
Jehane la Gaaigue vint atignaut (avec irritation)
Ke maint serjant
T amena.
Isabiauz tout errant (toute prompte)
Seur aelez descent (tombe sur elles)
De Mouciauz la vaillant
Ki la fiance (confiance) en prent :
Seur un ronci (petit cheval) trotant
L'cnmena erraument (vitemeut).
La comtesse de Campaigne (Champagne) (3)
Vint sur un cheval d'Espaigne :
Nefist pas longue bergaigne (attente , suspens)
A lor gent.
Touz les encontre et atent ,
Mont si combat fièrement ,
(2) En mettant l'époque du tournoi des dames de Lagny à 1180 , à
l'avénement de Philippe-Auguste à la couronne, la reine (s'il n'est pas
ici question seulement d'une reine de la fête) , serait Isabelle, fille
de Baudouin , comte de Haioaut.
(3) Femme de Henri II de Champagne ; elle se nommait Ermen-
trude de Namur.
(1) Aiguillon, maison ancienne.
S
154
SI
Seur li furent plus de cent :
Àeliz les mainz li tent ,
An fraimla prent
Od (avec) sa cempaigne.
Aelis , Monfort (1) criant,
Qui la descent
Comment Vil praigne (bien qu'elle s'en défende)
Et li ostage Yolent (et de même la troupe d'Yolent)
Mout boinement
Ke de noient (rien)
Ne si desdaigne.
Ele n'est pas d'Alemaigne (Proverbe.)
Ysabiauz que savon ;
Vint poignant en la plaigne
Ez lour fiert (frappe) a bandon
Sovent crie l'ensaigne :
A lom (louange) lour C hastillon ! (2)
Une route (troupe) vint de la alarron
A m Use à la flourclose (à la sourdine) vait environ
Et sa lance pecoia en blazon (frappa dans l'e'cu)
Lille (3) crie or lom alom !
(1) Un Amaury de Monfort était Connëtable deFrance dans ces tems
reculés.
(2) Aux tournois , les hérauts et pouisùivans d'armes criaient le cri
de leurs maîtres pour les faire reconnaître, et à ces cris ils ajoutaient
souvent des éloges .
(3) Le cri de Lille! ave les mots de louange qui l'accompagnent ,
appartenait au châtelain de cette ville; or celui qui était revêtu de
cette dignité de l'an 1177 à 1200 , fut Jean qui épousa Me ha ut de
Bèthune, dame de Pontruart, Meulebeeke etBlaringhem.
88
16S
Tost as frains (à toute bride) eles s'en vont ;
La contesse de C 1er m ont (1)
A férue d'un* tronçon
Emmi le front
Qu'en tm roion (fossé)
Conciliée Ta.
Climenoe fiert d'un bai ton
Et sans raison
Biairsart cria.
Toutes desconfites sont ,
Fuiants'en vont
Nule del mont
Ni demora (n'y resta).
Quant Bouïoigne rescria
Yde (2) au cors houvré (paré , orné , travaillé)
Première recouvra
Au tvespasd'un fossé (au passage d'un fossé)
Contesse au frai m prise a
Dex aie! (Dieu > aide ! ) a crié.
Mout fu granz li fereîs (blessures) qui fa là.
[1) Il y a, tant en France que dans les Pays-Bas, environ 60 famil-
les qui portent le nom de Clermont; la dame que Ton cite ici , vu son
titre de comtesse peu commun vers 1180 , ne peut être que l'épouse
du comte Raoul de Clermont, mort Connétable de France, en 1191.
(2) Les familles qui criaient Boulogne ! sont celles de Trie, Peque-
ny , Dolhaim, Saulieu et Mira u mont ; la belle Yde au corps houvré
était d'une de ces maisons; nous la soupçonnons de la dernière
(Ménestrier, Origine des orneraens des armoiries , 1680 , in-12 , p. *
209.)
136
Ysabiaus point (pousse) de Marli(i) qui cria
Dex , aie ! mainst coup prist et douna ;
Une route vint de là,
Gcrtrus qui Merlou cria (2) ,
Parmi les gués les chaça.
Agnès de Triccoc (3) va ,
Qui maint coup parmi les bras
Le jour senti,
Mainte lance pécoia (rompit),
Maint fraim tira ,
Maint coup douna
Maint en féri.
Beatris cria Poissy (4)
Il n'e a meilleur de li ;
Et joie point d'Arsi (5)
(1) On trouve uu 6ls puiné de Mathieu I de Montmorency , conné-
table de France , vers 1 180 , qui portait le titre de sire de Marly.
(2) Ce Merlou ne serait- il pas Merlieux , près de Laon , en Laon-
nob?
(3) Il est ici question d'ane dame de la maison de Tricot, vieux
bourg du département de l'Oise , et de l'arrondissement de Glermont
dont il n'est éloigné que de cinq lieues.
(4) Poissy, petite et ancienne ville à l'extrémité de la forêt de St.-
Germain, où les premiers rois de France avaient un château et sans
doute un châtelain qui avait Poissy! pour cri. Saint-Louis naquit ,
ou au moins fut baptisé à Poissy.
(5) Oudard d'Acy, d'Arsy, oud'Achy, comparut en 1179 au P*!*» 8
de Foulques de Ghoiseul à Rheims , pour signer comme témoin d'une
transaction.
Et muet (se porte) contre Mariseu de Julli (1)
Et fait la à terre verser,
Puis commence seur li
Saint Denise (2) à crier.
Trestout li panet (les blessées) i vint en couroi
A élis de Roileiz (3) au corz fai?
Cl im en ce point (pique , presse) devant li de Bruai (4)
Sezile (Cécile) vint tout à droit
De compaigne à desroi (en désarroi),
Et fiert Ysabel étAusnai (5) ,
Qu'emroi les ior l'abatoit.
Seur li venoit
(1) La terre de Juilly est située à quatre lieues et demie de Meaux
dans le canton de Damraartin. En 118a , Foucauld de St.-Denis y
bâtit une église et un cloître converti plus tard en abbaye et sous Louis
XIII en un collège devenu fameux par ses principes d'ordre et les so-
lides études qu'on y fesait. «C'est la femme du fondateur de l'abbaye
de Juilly qui figure dans le Tournoi de Lagoy.
(2) Saint Denis était le cri des seigneurs de Juilly.
(3) Alix de Roileiz était sans doute de Reuilly, à trois lieues de
Château-Thierry, canton de Condé-en-Brie sur la Marne.
(4) Bruay, terre des environs de Valenciennes sur l'Escaut. La
maison de Bruai est fort ancienne ; Rosel rapporte une épitaphe copiée
dans l'église de Boucbain , d'un Jean de Bruai et de sa femme Gil-
lette, inhumée en 1227; c'était peut-être l'héroïne du tournois dé
Lagny.
(5) Trois terres du nom à'Aunay se trouvent dans les environs de
Paris.
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158
A grant exploit
Bele Aelis ,
Qai Garlandon (1) rescrioit.
Agnès venoit
Criant Pari» (2).
Ade de Pnrcain (3) les voit ,
Biaumont crioit,
Tost lor aloit
Emrai les vis (visières).
Agnès i vi
(1) Un Guillaume de Garlande avait comparu à Rheims en 1 179 ,
au palais de l'archevêque , pour signer une transaction comme té-
moin ; le même est porté parmi les chevaliers inscrits en 1214 sur les
rôles des anciens bans et arrière-bans, dressés sous Philippe-Auguste
pour la bataille de Bouvines. (Traité du Ban et de l'arrière-ban par De
la Roque , 1734 , in-4°> p. 53.)
(2) Quelle est cette Agnès qui criait Paris? C'est ce que nous
n'avons pu découvrir.
(3) Il y a plusieurs familles du nom de Beaumont ; les principales
sont les seigneurs de Beau mont-sur-Oise et ceux de Beaumont en Hai-
naut. C'est des premières qu'il est ici question. Ade de Persan , qui
criait Beaumont, fort jeune alors , était femme de Hugues II, vicomte
de Beaumont, seigneur de Persan et d'Oftemont j de son nom elle
était de la famille de Peireac ; veuve en 1223 , elle fit une cession à
l'abbaye de St. -Denis. Elle laissa deux filles, Beatrix et Marguerite.
Persan, que le trouvère nomme Parcain, était une terre dans une
belle situation, près delà rive droite de l'Oise, à neuf lieues de Paris.
(Trésor généalogique, par DomCaffiaux, 1777, in-4°> pages 707
et 708.)
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SI
13ff
Venir tost de Cresson-Essart (i).
Ysabiaus point (arrive) ansi ,
Quist (sorti) de Vile-Gaignart (a) ;
Li tournois départi (fut dispersé),
Pour ce que trop fu tart.
Pni (peu) ai dit , si m'en repent , et conté ;
Au demain tournoiement ont crié.
De la proesce Yolent vous direi :
Tost a l'elme (casque) fermé (baissé la visière)
Sot Morel la biieve (la petite)
Prist l'escu eskequere (triangulaire)
Puceles fait arouter (conduire , accompagner)
Parmi les très lances, porter
Lor a fait cent ,
N'a pas trives (trèVe) demandé.
Sans arester
Vait por jouster
Droit à la gent.
Entorli (autour d'elle) ont flehnté et viélé (joué de la flûte
Si k'esgardé (escorté) (et de la vielle)
L'ont durement
Vencu a et oultré (mis hors de combat) ,
Tout de ça et de là.
Desous Torci el pré
Son pavillon dréça
(1) Cresson-Essart, dont il est ici parlé, doit être le même lieu
que Cressonsacq , aujourd'hui commune de l'Oise , arrondissement
c t à cinqlieuesde Clermont, canton de St.-Just-en-Chaussée.
(a) C'est aujourd'hui Ville gagnon , du département de Seine-et-
Marne , arrondissement et à quatre lieues de Provins , canton de Nan-
gis.
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140
Illnec (là) jut (jeu , plaisirs) s'a doné
La nuit, quanques ele a (tant que la nuit dura).
La seconde chanson d'Huon d'Oisy est dirigée contre
Quénes de Béthune à l'occasion de la croisade $ il pa-
raît que ce dernier seigneur, qui lui-même était un trou-
vère artésien , avait pris la croix et annoncé son départ
par une ballade qui commençait ainsi :
« Ahiaraors! corn dure départie.... » (1)
Par une licence plus que poétique , le comte de Béthu-
ne, ou ne partit pas alors, ou revint sans avoir mené son
vœu à bonne fin ; Hugues d'Oisy, son frère en Apollon ,
ne le ménagea pas; il le relança vertement dans la chan-
son suivante , dont il nous manque les deux premiers
vers :
Maugrez tous saioz et maugré Dieu ausi
Revient Quenes , et mal soit-il vigoans.
Honni soit-il et ses préécheraans ;
Et honniz soit que de lui ne dit : fi !
Quant Dex verra que ses besoinz ert grans ,
Il li faudra , car U li a failli.
(1) Nous donnerons cette cbanson et d'autres de Quènes de Béthune
dans nos Trouvères Artésiens,
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141
ai
Ne chantez mais , Quenes , je tous en pri ;
Car vos chançons ne sont més avenanz.
Or menrez vos honteuse vie ci j
Ne voulsistes por Dieu morir joians ,
Or vous conte-on avœcles récréa nz.
Si remaindroiz , avœc vo roi , failli.
Jà dame Diex qui seur tout est puissanz ,
Du Roi avant , et de vous n'ait merci.
Tout fu Quènes preux , quaut il s'en ala ,
De sermoner et de gent préeschter ;
Et quant uns seuz en remanoit deçà ,
Il li disoit et honte et réprouvier.
Ore est vennz son lieu réconcilier,
Ët s'est plus ords que quant il s'en aïa ;
Bien puet sa croix garder et estoïer (élever, montrer) :
K'encor l'a-il tele k'il l'enporta.
En voyant le trait et l'énergie qui dominent dans cette
pièce , on regrette que le reste des œuvres de ce trouvère
n'ait pas été retrouvé (1).
Hugues d'Oisy avait quelque droit de tancer le croisé
(i) C'est bien à tort que cette chanson a été attribuée an poète
Gace brûlé, dans un manuscrit provenant de la bibliothèque de
Clairambaut, quia été si malheureusement dispersée; elle est bien
et dûment acquise au châtelain de Cambrai , dont le nom se trouve
en tête de la chanson dans les manuscrits 722a et 184 du supplément,
de la bibliothèque du Roi, et dans deux autres qui ont appartenu à
MM. de Sainte-Palaye et de Noailles.
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142
Quènes de Béthune , car il paraît qu'il fut son maître
en Apollon , selon ce qu avoue l'élève lui-même à la fin
d'une de ses chansons :
Or vos ai dit des barons ma semblance ;
Si lor poise de ceu que vos ai di ,
Si s'en preignent à mon maistre d'Om
Qui m'a appris à chanter dès enfance.
Cette seconde chanson deMessire Hugues d'Oisy a été
publiée par M. De La Borde dans son Essai sur la Mu-
sique et en i833, dans le Romancero françois de M. Pau-
lin Paris, pages io3-io4. C'est par suite d'une erreur
matérielle que le même Romancéro donne, page 189 , à
Messire Hues d'Oisy, une troisième pièce qui appartient à
Messire Hues de la Ferté. Cuique suum.
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143
3aques te €ambxap
Ce trouvère chansonnier cambrésien , que l'on nom-
me aussi quelquefois Jacquemes , est peu connu et ne le
serait peut-être pas du tout sans le service rendu aux
lettres par Jacques Bongars , conseiller et maître d'hôtel
du roi Henri IV, qui rassembla une précieuse collection
de manuscrits provenant des bibliothèques dispersées
de Saint-Benoît-sur- Loire et de la cathédrale de Stras-
bourg, lors des guerres de religion. Dans toutes les tem-
pêtes politiques , surtout lorsqu'il s'y mêlait quelque
peu de guerre civile, les monumens historiques et litté-
raires ont éprouvé de rudes atteintes, trop heureux quand
il se trouvait là des hommes éclaires comme Jacques
Bongars pour sauver les débris du naufrage. Cet estima-
ble collecteur eut le bonheur de réunir beaucoup de do-
cumens précieux qui passèrent après lui dans la biblio-
Q5T
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thèque publique de Berne : là , se trouvait jadis , sous le
n° 389, un manuscrit de 376 feuillets extrêmement inté-
ressant pour notre histoire litte'raire, puisqu'il renfer-
mait un recueil de chansons cambrésiennes , picardes et
artésiennes, toutes du XIII e siècle, et précédées de lignes
de musique sur lesquelles on avait oublié de noter les
airs. Ces chansonniers sont au nombre de trente-et-un ;
Jacques deCambray se trouve là en fort bonne compa-
gnie : on y remarque le châtelain de Coucy, le comte
Thibaut de Champagne, les rois d'Angleterre et de Na-
varre, le duc de Brabantet autres ri meurs de très-bon
lieu ; et, parmi ceux dont l'origine se rapproche davan-
tage de celle de Jacques de Cambray, on peut citer Que-
nes ou Cuno de Be thune , Moniot , Audefroy-le-bastard ,
et Jean Carpentier, d'Arras.
Ce recueil , le seul qui contint jadis, du moins à notre
connaissance , quelqu'œuvre de Jacques de Cambray, a
été décrit par Sinner, bibliothécaire de Berne , pages 64
et 65 de ses Extraits de quelques poésies des XIP, XIIF
et XIV* siècles , Lausanne, Grasset, 1769,- in- 8° de 96
pages, honorablement cité par M. Paulin Paris , dans
son délicieux Romancero français, Paris , k Téchener,
i833, grand in-12 , p. 92.
Peu après la révolution française , lorsque Fouché
était ministre de l'Intérieur, on eut besoin à Paris du
manuscrit de Berne, n° 389; on le demanda aux auto-
rités bernoises , et comme alors rien ne résistait au Gou-
a
m
14S
vernement français, le manuscrit fut expédié pour Paris ;
peu de jours après il fut volé sur le bureau du ministre
et il disparut sans que jamais depuis on en ait entendu
parler. Le manuscrit ne fut pourtant pas perdu pour
tout le monde; quant à la ville de Berne) elle reçut en
indemnité du gouvernement français un exemplaire de
l'Iconographie grecque et latine : elle dut encore remer-
cier et se taire. Heureusement pour la science, M. De la
Curne de Ste.-Palaye avait fait tirer une copie exacte de
ce manuscrit. On la trouve aujourd'hui en deux volumes
in-F*, à la bibliothèque du Roi , sous le n° io557. C'est
là que nous avons pu puiser ce qui nous reste des œu-
vres de Jacques de Cambray, et comme ce trouvère est
peu ou n'est point connu , on nous excusera de donner
en entier ses chansons qui ne sont imprimées nulle part.
CHANSONS D'AMOUR.
Jaihes de Cambray,
A mors et jolieteis
Et ma dame a ctii je sui
Me fait muels araeirc'atrui (mieux aimer qu'une autre)
Et c'est teilz mes cuers , et ma volenteis
Ke tous tens veul , et désir
Bien ameir et mal haïr.
Ensi , ceux enamoreis (ainsi , vous amoureux),
Si très grant bien curleis (si vous cherchez le bonheur),
J
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m
N'avanrait jamais ne lui
Com moi , ke son cuer eslui
A ces greis obéir
Et loialtez me fait , et ferait servir
Douce dame , et dou merir (et de la récompense)
Soit ensi com vos voreis.
Ce couplet peint un homme bien épris et entièrement
dévoué à l'objet de sa passion; voici maintenant une
chanson en cinq couplets dans laquelle Fauteur se fait
figurer lui-même comme donnant un coup de canif dans
le contrat qui semblait le lier avec sa douce dame. Le
premier couplet explique sa requête aune bergère, le
second contient la résistance de la pastourelle , et les
derniers rapportent le dénoûment tel que le demandeur
le désirait. On remarquera dans cette chanson, ou Jac-
ques de Cambray ne prend que le titre de Jongleur, une
foule de mots tout-à-fait usités encore aujourd'hui dans
le patois du nord de la France.
Jaike de Cambray. — Li chans sire Kereticamba.
Eier matin , delez un vert buisson ,
Trovai touse (fille) soûle (seule) sans compaignon ,
Jone la vi (je la vis jeune) , de m'amor li fis don.
Se lui ai dit : — Damoiselle ,
Simple et saige , bone et bele,
Dous cuers pleins d'envoiséure (d'amabilité) ,
I.
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Per vostre bone aventure,
Et per bone es ti aine vos présente
M'amor et m'enlente.
Debonaire ,
Sans retraire ,
Bele bouce
Douce ,
Je vos servirai tos tens,
Cueis débonnaire el fraiis
Cl plaisans.
II.
La bergière m'a tantost respondul :
— Sire , vos don ne prise pas un festut
Raleis vos en , ke pouc vos ait valut
Vostre longue triboudaine ( litanie , kirielle , chanson ,
Une autre amor uie demeine complainte)
Je n'auroie de vous cure (soucis) ;
Robins est en la pasture (prairie)
Cui je seujc amie
Aleis arrière
K'il ne vous fiert (frappe)
C'est folie,
Musardie,
C'est outraje , n'ai-je pais loeit (approuvé , consenti)
Robins est fel et gringnus (fort et bougon)
Se poreis estre férus (frappé)
Et batus.
III.
Quant j'ai véu ke, per mon biaul proïer,
Ne me porai de li muels acoinlier,
Tout maintenant la getai tor l'eibier
En milieu de la préelle,
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148
m.
Si H levai la gonelle (robe , eu anglais gown)
Et après la foureure
Contremont, vers la senture (ceinLure)
Et elle s'escrie :
a — Robius , ave (aide) !
» Car pran ta massue ! »
Je li proie ,
Dont s'acoixe (s'apaise) noxe (nuisance , dommage) ne fist plus.
Se menaismes nos solais
Sor l'erbete et sor les glais (glayeuls , joncs)
Brais-à-brais (bras-dessus-dessous).
Lez le buisson ki iert (était) vers et fotllis
Et vos Robin , ki vint tout esmaris (ému)
Traînant sa massuete }
Escrie à la bergerette :
— Divai! t'ait-il aloucbie?
Ne fait point de ▼elonnie
Je t'en vengeroie.
— Robin , ne doute ;
C'ancor y seux toute
Ne t'esmaie (ne t'esmeut) paie le jugleir
K'il m'ait apris à tumeir (à faire le moulinet , mettre la léle en
Et je li ai fait dancier bas)
Ke soit coie (tranquille)
IV.
Riant , juant , somes andui assis
Et bailleir (sauter).
V.
Et dist Robins : — - Onkes mal n'i pensai ;
Mais or me di cornent l'apellerai ?
Je respondi ke Jaiket de Cambrai
M'apelle l'om , per Saint Peire.
a
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S! 88-
Lors ovrit sa panetière ,
Si m'offrit de sa mainjaille
D'un gros pain a tout la paille
Mais ne m'atalente trop (ce qui ne m'est guères agréable);
Muels (mieux) amaisse c'a Ma rot (Marie)
J uaixe (que j» jouasse) maix n'osoie }
Joie nos failli ,
Si prix (ainsi je pris)
Gongiet de Robin
Et Mariotte me fisl enclin (un clin d'anl , signe d'intelligence ,
Dr cuer fin. adieu de Marie).
La chanson suivante est une déclaration d'amour de
Jacques de Cambrai à sa dame, qui ne manque ni de
chaleur, ni de grâce. Il lui dit qu'en la voyant il fut pris
de passion et qu'il espère qu'elfe sera prise de pitié pour
lui. Il se plaint de ses rigueurs et se trouve en danger de
mourir d'amour; il l'accuse d'avoir enlevé son cœur par
son premier regard ; mais il le lui laisse , persuadé qu'il
lui sera fidèle et ne la trahira pas. Toutes ces pensées
tendres , souvent rebattues par nos trouvères , sont
assez bien tournées et méritent d'être rapportées en texte
original.
Force d'amors me désira in t et justice (ordonne)
Jolivetais m'ait mis dedans ces lais ;
En resgairdant ai bone amour conquise
Et ta pitiés, ma dame , conquerrais.
Ensi seront mi voloir acompli
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ISO
D'amors , dame , et de loiaul amie
Saurai d'amer la joie et loti solais (soulagement),
II.
Hé ! cuers hautains , plus ke jerfaus (oiseau de proie) sor bixe
Faispor haïr orguel , et vilains gais , [autre oiseau)
Dame, ke es de bel acoent (accès) aprise
A vos montroi (montrer) ne me refuseis pais (pas).
Et, si je fau (manque) jolis cuers a mercit
Trestuit li bien me seront défaillit
Si eirt (sera , erit) por moi de la mort en porchais.
III.
Ne morai pas , maix la mort m'iert près mise
Cor i penseis , belle , ensi com je fais
Elais dolans , ou est or convoitisse ?
Lai (là) où je veul , ke lai n'est-elle pais !
Cor covoities , belle , je vos empri ,
Moi a amer et amors autresi (semblablement)
Ou je dirai : Deus ! de si haut, si bais. (Proverbe.}
IV.
Cil est moult haut , ki joie ait entreprise
De bone amor ; maix ceu ne di-je paît :
Ke fort eur ne soit por moi remise
S'ensi défaut, trop iert pensis , et mais (triste),
Car à premier, dame , quant je vos vi
Mes cuers , por vos , de moi se départi
Or lou gairdeis, je m'en voix , vos le lais.
V.
Je lairai donc , dame , en la votre franchise ;
Foi et dousour, o cuers ki remainrais
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151
a m
Tu fus jai (jadis) miens , soies en son servixe
Se ne le fais, à tous jors trait m'ais.
Et non porcant , il ne tient fors c'ali
Siens est segur (sûrement) ai a mois ai plevi
Keen mon cois jamais ne revaurais.
CHANSONS DÉVOTES.
Les trois chansons suivantes sont des espèces de Sir-
ventes, ou Servanlois , ou , pour mieux dire, des actes de
service et d'honneur adressés à la Vierge Marie ; Jacques
de Cambrai n'y semble pas avoir perdu l'habitude de ses
termes d'amour et se ressent encore de son métier de poète
profane 5 à cette époque , on changeait peu de ton , et
c'est à peine si on se servait de mots décens pour les su-
jets les plus grands et les plus respectables. Le3 titres des
couplets qui suivent indiquent sans doute des airs con-
nus de l'époque t»ur lesquels on pouvait les chanter.
Jaques de Cambrai, ou chant Loaus amors et destries
de joie,
I.
Grant talent ai k'a clianteir me retraie
Si me covient , per chanteir, esjoir
Loianl amor, droiturière et vraie
Me fait ameir de cuer et obëir
A la millor ke nuls hom puist veir
Hé , franche riens (reine) ! ki aveis signorie
\
m
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li>2
(£
Là sus el ciel , seiës de ma partie ,
Quant en dous pairs (parties) me convenrait partir.
II.
Dame poissans (puissante), ceu m'ocist et esmaie ;
K'en pechiet maiog (je reste), et si n'en puis issir,
Maix li grans biens de vos , mes mais apaie ;
Por ceu, vos veul honoreir et servir.
Il ne m'en puet, se grans biens non venir,
Car ki a vos ait s'amor otrokie
En dous leus puet demoneir (mener) boue vie ,
Si (ici) et en ciel , pou après le morir.
m.
Hé ! très douls cuers ! se mercis me délaie j
Je ne saurai ou aleir, ne foïr (fuir),
Et c*il vos plais t , douce dame, ke j'aie
La vostre amor, rien ne me puet nujsir (nuire),
Doneis la moi , s'il vos vient à plaisir,
Ou atrement joie n'iert de faillie
Dame , mercit , à jointes mains , vos prie,
Por celi Deu ( Dieu , De us) ki de vos volt nasqnir.
Jaikes de Cambrai, ou chant Tu mi désirs, intitulé dans
un autre recueil de Ste.-Palaye : Tuit mi désirs et tuit
mi grief tonnant,
I.
Kant je plus pense acomencier chanson
Et plus me plaist celle où j'ai mon cuer mis ;
K'ains de millor (meilleur) n'oi parleir nuls hon
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155
l
Ki s'onorait , en honor et en pris.
Seroit moneis , el grant jor del jués (jugement)
Et qui ne l'ait , Deus, si Marains fut neis ,
Ke , sans merci t , seroit mors et danipneis,
II.
Dame ki pues (qui pouvez) , et ki dois , per raison
Estre pot* nos , et proier ke tes fils
Per sa pitié nos faire vrai pardon
Car autrement ne doit estre requis
Or le fai dont , franche dame gentil ,
Si voirement k'en tes beneois leis (flancs bénis)
Fu li vrais Deus concéus et porteis.
m.
Sire , ki es , et vrais Deus , et vrais hons ,
Et ki , por nos , fus en la croix occis ,
Quant tu , por nos, donais si riche don
Gom Ion saint cors, ki tant est de haut prix ,
Bien nos puet estre otroiés Paradis
Car tu vais muels (tu vaux mieux) ke Paradis aisseis (beaucoup)
Hé ! veulleis dont ke il nos soit doneis.
Nous terminerons cet article par fa pièce suivante, qui
est toute mystique et qui montre que nul sujet n'était
exclu du chant des trouvères.
Jaikes de Cambrai, ou chant de VUnicome.
I.
Haute dame , com rose et lis
Ont surmonté'toute.color,
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134
Et ke li blans prent resplandor
Ou vermoil k'esl en li espris ,
Tout ausi prist li sovrains rois
Colour dedens le lis cortois
En patience f et per amor
Et soffri mort , ou fust croixiet (crucifié)
Por vancre (vaincre) le vilain péchiet.
II.
Dame, si tu portais la flor
De ton peire , ki est tes (ion , tuus) fils ,
11 ne m'en doit pas estre pis ,
Quant tu ais sormontoit valor.
Cil qui tous biens ait enbvaisiés (renferme toutes les perfections)
Vint en ton cors per amistiés
Por moi , s'en dois avoir merci
Et couforteir (consola tiou), ceu est tes drois
Poreilne pendi Deus en croix.
Bien ait son cuer d'amerous prix ,
Cil ki son cors livre à dolor
On le tenroitor à folor (à mensonge, folie)
Mais tuit (tout) fuis siens a noient mis
Se ne fust cil ki fut en croix
En enfer, o les Abeiois (Albigeois)
Alaist chascuns, sens nul retor
Ainçor nos seroit reprochié
Quant li mal fait seront jugié.
III.
IV.
Cil ki est appellais David
Et compairais à pellican ,
155
Adroit ait a nom Habraham
Et tous biens est en ses brais (bras) mis (renferme tous les biens
Li doux fenis sens compaignon en lui-même)*
Li doux aignial (agneau) , et li fiers bom
Nos abovrait tous de son sang
Humiliteis nos ot besoing ,
M as la fierteit forment resoing.
Dame , tu es ave (aide) presan ,
Et Eva fut nos anemis;
Tn es porte de Paradis ,
Etc'es li boissons Moysen (buisson ardent).
Jhérémie entrais a tesmoing
Cinq mil ans et nœf cens de loing.
Davant vos et après Adam ;
Dist ke , aincor vanroit (viendrait) li homs
Ki nos metroithoisde prixon (nous délivrerait du purgatoire).
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196
3et)(tn ht flHn.
Jehan du Pin, ou Dupain scion M. de Roquefort,
moine de la riche et antique abbaye de Vaucelles , de
Tordre de Cîteaux , fondée en n32 sur les bords du
Haut-Escaut, peut être considéré, quoique né loin du
Cambrésis, comme un des plus fameux trouvères de cette
province, par le long séjour qu'il y fit et les travaux aux-
quels il s'y livra.
Si nous l'en croyons lui-même , il vit le jour dans le
Bourbonnais, en i3o2 :
Je suis rude et mal cortois ;
Si je dis mal pardonnez-moi,
Je foys par bonne intencion;
Si n'ay pas langue de françois ,
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137
De la duché de Bourbonnoys
Fmt mon lieu et ma nation.
La Croix du Maine , et d'autres après lui , donnent à
Jehan du Pin , une foule de mérites qu'on pourrait lui
contester; ils en font un profond théologien , un savant
médecin, un ingénieux naturaliste, un orateur distingué
et un grand poète : ce n'est que sous ce dernier titre que
nous avons à l'examiner aujourd'hui , mais il n'est pas
inutile de dire en passant que le modeste religieux de
Vaucelles avait lui-même une beaucoup moins haute
idée de son savoir, et avouait ingénument qu'il était sans
lettres et sans érudition ; voici comment il s'exprime naï-
vement à la fin d'un de ses ouvrages :
Se j'ai point dit ici Pallie
Nul ne m'en doibt en mal reprendre ,
Car je ne sçay mot de Clergie ;
Donc j'ay fait par mélancolie
Des faits ce que j'ai veu emprendre ;
Selon mon sens et mon usaige ,
Fis ces proverbes en mon langaige
Sans patron et sans exemplaire.
Puis il ajoute :
Je ne suis clerc , ne usagez ,
Ne ne scay latin , ne ébriez.
11 paraît difficile d'établir comment un religieux, qui
ne savait ni le latin, ni l'hébreu, pouvait, au XIV 0 siè-
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158
de, être théologien et médecin. On se consolera aisément
. de cette absence de haute érudition , puisque c'est évi-
demment la raison qui fit écrire Du Pin en langue vul-
gaire et qui nous a procuré un monument déplus du
vieux langage et de l'ancienne poésie de nos contrées.
Du Pin quitta de bonne heure le Bourbonnais, et vint
faire profession à l'abbaye de Vaucelles j on ignore la
cause qui l'amena dans le Cambrésis. Ce fut en i324 > et
à l'âge de 22 ans qu'il se mit à composer des vers ; il con-
sacra à cette occupation seize années de sa vie : la der-
nière fut employée à rassembler ses vers en un corps
d'ouvrage dont il donne lui-même la date au commence-
ment et à la fin de cette partie de son livre qui est en
prose. Il dit en débutant : ce En Tan l incarnacion Jé-
» sus-Christ mil trois cent quarante, que pape Benedic
» (Benoit XII) qui fust de l'ordre de cisteaux estoit pape
» de Rom me et Loys de Bavières se disoit empereur, et
» tenoit grant partie de l'empire, oiiitre le vouloir du
» pape ; et lors estoit messire Phelippe de Valois , roy de
» France , qui avoit guerre de long-temps au roy d'An-
» glotrrre si entreprins à compiler un livre révélé
» par manière de vision, par exemples de congnoistre le
» monde et les condicions des personnes qui par le temps
» d'ores (d'aujourd'hui) habitent sur la terre, et amender
» la vie de ceulx qui verront et entendront. » Il ajoute
peu après qu'il commença son songe en Péage de trente-
sept ans, et à la fin , que lorsquV/ s 1 éveilla, c'est-à-dire
qu'il acheva son œuvre, il se trouva en Veage de trente-
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huit ans , sas le ferme de f incamacion mil trois cent et
quarante.
On a donné beaucoup de qualités à Jehan Du Pin ; peu
de biographes néanmoins lui ont rendu la justice de le
citer comme philosophe : c'est cependant là un mérite
que quiconque a médité ses vers ne saurait lui dénier.
En effet, Fauteur s'élève souvent dans ses ouvrages à de
hautes considérations philosophiques ; il prêche la réfor-
me et fLgelle du fouet de la satyre les hommes vicieux
de son tems quelqu élevé que soit le rang où la fortune
les a placé-. Sa poésie est franche dans son allure et na-
turelle dans son expression; elle respire cette hardiesse
de pensées et de mots qu'on trouve dans presque tous les
récits antérieurs à l'invention de l'imprimerie, alors que
les livres n'étaient composés que pour le plaisir des au-
teurs mêmes et pour être communiqués seulement à un
petit nombre d'amis ou de commensaux.
Dans ses vers, !e moine de Vaucelles rappelle quelques
événemens arrivés de son tems ; il était né à la fin du
règne de Philippe-le-Bel , il avait vu passer rapidement
Louis X , Philippe V et Charles IV ; c'est ce qui lui fait
dire :
a Je vy en moins de quatorze ans
» Quatre roys en France régner,
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160
» Grans et fora, ce ne veuil céler,
» Tous furent morts en peu de temps. »
La découverte de l'imprimerie a fait passer jusqu'à
nous le principal ouvrage de Du Pin. Il porte le titre
allégorique suivant : Le livre de bonne vie , qui est appelé'
Mandevie , par Jehan Du Pin , imprimé à Chambéry,
par Antoine Neyret, i485, petit in-f° goth. (i) de 125
pages.
Ce livre eut alors un grand succès puisqu'il subit peu
après une réimpression sous ce titre plus développé : Le
champ vertueux de bonne vie, appellée mandevie , ou les
me'lancholies sur les conditions de ce monde, composées par
Jehan Du Pin , l'an i 34o , divisées en sept parties escrites
en prose avec une huictiesme en vers , appellée la somme
de la vision Jehan Dupin, imprimé à Paris , Michel Le-
noir (sans date, mais évidemment vers i5ao), in-4° goth*
de i4* feuillets à longues lignes.
C»tte édition a cela de remarquable qu'elle reproduit,
à la fin du volume , trente-deux vers qui ne sont point
de Du Pin, mort longtems auparavant , et dont voici les
premiers et les derniers :
(1) Le n° 1824 du catalogue de Gaignat indique le titre et le format
ainsi qu'il suit : a Le beau livre de Mandevie, appelle Bonnevie»
» contenant plusieurs beaux enseignemeos moraux , et composé tant
» en prose qu'en ryme françoise , par Jehan Dupin. » Imprimé à
Charnbëry en Savoie , en i485 , in-4° goth.
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161
ai
89
Cy fine en forme iolie
Le beau Hure de Mandevie.
Imprimé tout par bonne voye
Dedans Chambery en Sauoye
Par ung dit Anthoine Neyret
Ce moys de may tant verderet
Lan courant mil et quatre cens
Quatre vings et v se bien sens
Dont loue soit le tout puissant
Et la doulce rucic Amtn.
Ces vers, composés exprès pour 1 édition de Chambéry,
sont déplacés à la fin de celle de Michel Lenoir, de Pa-
ris; mais, à cette époque surtout, les imprimeurs fe-
saient les réimpressions mécaniquement et sans les soins
et l'érudition qu'on devrait toujours apporter dans les
compositions typographiques.
Ce volume est le premier ouvrage connu en France ,
où la prose et la poésie se trouvent réunies ; il est vrai de
dire qu'il est divisé en deux parties dont l'une n'est guè-
res que la traduction de l'autre en vers. La première ,
celle en prose , est partagée en sept livres ; c'est le récit
d'un songe pendant lequel l'auteur parcourt toutes les
conditions de la vie sociale, guidé par un chevalier nom-
mé Mandevie (i) qui lui apparaît pendant son sommeil.
La seconde partie , qui forme le huitième livre , roule
(i) Le mot Mandevie vient amender sa vie, se corriger, se con-
vertir, vivre mieux.
a
'88
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Sfî
à peu près sur le même sujet ; l'auteur, toujours sous le
voile allégorique d'un songe , critique, moralise et saty-
rise tous les états ; c est comme un sommaire des sept
autres livres, c'est la somme de la vision Jehan Dupin,
comme l'indique si bien le titre qui vient d'être cité. Ce
poème est lui-même divisé en 4o chapitres, que Duver-
dier, dans sa bibliothèque française, désigne comme or-
donnez par rubriehes , c'est-à-dire, divisés par articles ou
strophes, qui commencent par des lettres rouges, enlu-
minées par le rubricaleur .
Ce traité , à la fois satyrique et moral , est des plus cu-
rieux comme peinture piquante des mœurs du tems ;
l'auteur y passe en revue, avec une rare liberté, toutes
les professions profanes et sacrées ; il donne aux hommes
qui occupent les unes et les autres , des conseils sur la
manière dont ils devraient vivre : quelquefois il trace
des peintures d'états qui ont été justes , jusqu'à des tems
non loin de nous. Voici, par exemple, ce qu'il dit des
avocats , qu'il nomme clercs de loix :
Clercs ont la langue envénimée ,
De faulce paroi le fardée ;
Avarice leur est à dextre j
Robes ont d'envie herminée ,
Housse d'ypocrisie fourrée ,
Chapeau de paresse en la teste ;
Leurs maisons sont d'yre parées ,
D'orgueil et de deuil fondées ;
De luxure font leur digeste :
Loyaulté , droicture est faillie ,
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Car tout le sens de celle vie
Est transporte* en faulcete'.
Si on ne savait que l'auteur de ces vers acerbes et mé-
lancoliques est un modeste religieux , vivant sépare du
monde, ne le prendrait-on pâs pour un plaideur ruiné
par la chicane ? Mais Du Pin ne craint pas de parcourir,
avec celte même intempérance de langue, toutes les po-
sitions, depuis le prince jusqu'au simple artisan, et tou-
jours il se montre censeur impitoyable. Il proteste toute-
fois contre toute idée de partialité et d'exagération dont
on pourrait l'accuser ; il assure qu'il ne frappe que Tin-
justice, la déloyauté et le vice , et qu'il est plein de res-
pect pour ceux qui suivent sans s'écarter la ligne de leur
devoir.
Le moine de Vaucelles ne se gène guères pour dévoiler
les méfaits du clergé de cette époque reculée; il tonne
contre les prêtres , et surtout contre les juges ecclésiasti-
ques, les membres des officiai i tés ; il trace un portrait
peu flatteur des chanoines et des moines, sans épargner
les disciples de St.-Benoît et de St. -Bernard (qu'il dé-
signe sous le titre de moines noirs et de moines blancsj;
aux chartreux il se contente de dire qu'ils
Ne sont bons à rien que pour eulx r
C'est une gent moult ressolue :
Chascun mange seul son pain.
Bel service font soir et main (matin)
Peu est leur règle cogncûe.
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fia critique du poète s'élève jusqu'aux abbés , évêques
et cardinaux qu'il accuse hautement de luxe , de simo-
nie, d'avarice et d'autres crimes plus répréhensibles en-
core. Il faut l'avouer, si les couleurs ne sont pas trop
chargées , nous n'avons qu'une faible idée du relâche-
ment des mœurs des membres du haut clergé, durant le
moyen-âge. L'auteur termine en leur proposant pour
modèle la vie des apôtres et des chrétiens de la primitive
église : enfin , dans son ardeur de remontrance , il va
jusqu'à se mêler de donner une leçon au Saint Père. Il
explique la manière dont le pape peut pécher, comme
homme, quoiqu'il soit infaillible à la tête de l'église. Il
est assez curieux de voir un moine traiter cette question
avec une telle franchi e, et en vers :
Le pape pêcher ur pourrait
Comme Sainct Père ; ce eeioit
A c'dtat (son état) imperfection 5
Mais comme nom cil (lui) pecheroit ,
A insi qu'autre cheoir pourroit
Par aucune temptacion....
Le Pape doit souvent penser
Pour nous en vertus avancer ;
Il est Dieu souverain en terre ;
De prier Dieu ne se doibt lasser
Tous prestres en saincteté passer,
S'autrement fait , je dvs qu'il erre.
On s'étonnera peu sans doute que les deux éditions
d'un poème aussi piquant soient devenues aujourd'hui
d'une excessive rareté. Depuis les ventes célèbres de
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Gaignat et du duc de la Vallière, il n'en- a pas paru dans
le commerce (i).
Le second ouvrage de Jehan Du Pin a peut-être plus
d'intérêt encore ; s'il a fait preuve d'une grande connais-
sance du cœur humain dans son livre du Champ vertueux
de bonne vie , il n'est pas resté en arrière sous le rapport
des aperçus fins et satyriques , dans son poème de VE-
vangile des femes. C'est une ironie continue et amère
contre les dames, écrite en vers alexandrins q:ie l'on ap-
* pelait alors vers de longue ligne ; on s'attendrait peu à
trouver une pareille matière traitée si pertinemment par
un moine de"Vaucelles, mais Du Pin a voulu après avoir
fait la ltçon aux hommes de tous les états , donner, dans
un traité à part , des conseils et des coups de patte au
beau sexe. Il a jugé la plus belle moitié du genre humain
digne d'être chantée en vers héroïques de douze sylla-
bes.
Ce poème se trouve conservé dans les manuscrits de la
bibliothèque du ïloi, cotés-n os 72i8, 7595, 7615, ancien
fonds , et dans le n° 2 de l'église de Paris ; il n'avait ja-
mais été imprimé jusqu'à ce que M. Achille Jubinal eut
l'idée de l'insérer dans un fort joli volume intitulé Jon-
(1) Jean Taffin dit le Vieux , né à Tournai, en IÔ28 , a composé
une pâle et pitoyab!e imitation de ce livre , sons le titre de : Traité
de l'amendement de vie , Genève, 1621, in-12. — Traduit en fla-
mand par J. Crucius , ministre de Harlem, Amst. 1638, in-12. Il n'a
guères d'autre rapport avec l'original que celui du titre.
m : as
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ç leurs et Trouvères, ou choix de saluts , épîtres, rêve-
ries et autrrs pièces légères des XIII e et XIV 0 siècle ,
Paris, Mercklein , i835, in-8°, pages 26-33. Malheureu-
se ment cet ouvrage, imprimé à trop petit nombre, n'a
pas été aussi répandu qu'il le méritait : c'est ce qui nous
encourage à insérer ici Y Evangile des femmes , qui est
encore restée une pièce fort peu connue quoique bien
digne de l'être. On verra que ce poème forme une espèce
de complément , dans un genre un peu plus plaisant, au
livre de Mander ie :
L'EVANGILE AS FAMES.
L'Euvangile des femmes vous weil cy recorder,
Moult grant prouffit y a qui le veut escouter.
Cent jors de hors pardon s'y porroist conquester :
Marie de Compiègne le conquist oultre mer.
L'Euvangile des femmes si est et bonne et digne ;
Femme ne pense mal , ne nonne, ne béguine ,
Ne que fait le renart qui happe la géline ,
Si com le raconte Marie de Compiègne (ij.
Quiconque» veît mener pure et sain trame vie,
Famés aimt et les croie et du tout s'i afie ,
Car par eles sera s'ame saintefie,
Ausi certains en soit com cho qui est n'est mie.
(1) Ce passage tendrait à éclaircir un point littéraire controversé,
savoir : la patrie de Marie de France, qui parle dans ses fiables du re-
nard et de la poule ici cités. Selon Jehan Dupin , elle serait de Com-
piègne , et non de Bretagne , ni de Flandre.
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Lor consaus (conseils) est tant dous, et tant vrai et tant piex,
Qui bien les croit , acertes, plus li est douz que miex (miel)
Mères sont par pitié , gent traient de periex ,
Aussi com je di voir lor ait Dame Diex.
Onques cil bien m'ama qui les famés n'ot chier ;
Lor vcrtuz et lor grâces font à esmerveillier ;
Quar on les puet aussi reprendre er chastoier (corriger) ,
Que Ton porroit la mer d'un tamis espuisier.
Leur conseil est cortois ef tant voir et tant fin ,
Que autant font acroire comme font jacopin.
Conseilliez- vous à femme , au soir et au matin ,
Si serez tôt certains de faire maie fin .
Femme convoite avoir, plus que miel ne fait ourse,
Tant vos amera femme com arez bien ©n bourse ,
Et quant elle saura qu'elle sera escousse (vide)
Aussi la povez prendre comme un lièvre à lacourse.
Ce que femme a en lui à poinne le scet nulz,
Car c'est uns biens emblez qu'à poines est sceuz ,
Com li or enterrez ou soubz la cendre fus ;
Qui plus s'y asséure c'est li plus tost perduz.
Se uns homme a à femme parlement ou raison ,
L'eu ne doit jà cuider qu'il y ait se bien non ;
De quanques elles dieat bien croire les doit-on,
Tout aussi com le chat quant il monte au bacon (lard).
Se vous veez a femme mener joieuse feste ,
Soiez aussi séur contre toute tempeste ,
Com un qui couchiez iert par dessous lez la beste ,
Qui point devers la queue et blandist comme teste.
Femme fait volentiers , ce semble , son povoir,
Afin qu'on ne la puisse par engin décevoir,
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é
188
m.
Si a envis fait chose où il n'ait grant savoir,
Com renart prent géline quant il la veult avoir.
Quiconques tiueve en famé discrétion ne bien ,
Dont sache sanz doutance ce n'est mie du sien j
Mrs eie se fet sage , humble et de douz maintien ,
Por couvertement (à voix basse) dire : « Douz amis*, ça revien. »
Savoir talent (désir) de femme et comment se scet feindre ,
Ce ne puet bouche dire, cuer penser ne atteindre j
Quant tl scet une chose si la puet-on esteindre,
Ausm com on porroir un vert drap en blanc teindre.
Oiez comme est aaise , et comme a bonne vie ,
Hom qui se fie en famé quant ele le chastie ;
Humble est comme brebis, comme lyon hardie,
Bien doit estre a pelée : ce J'ai à non faus-s'i-fie ! »
Hom qui famé a en cuer, comment auroit mésaise ,
C'est une médecine qui toz les maus apaise j
L'en i puet aussi estre asséur et aaise
Comme plain poing d'estoupes en une ardanl fornaise.
Quoi c'on die de famé , c'est une grant merveille :
De bien fère et de dire chascun jor s'apareille ,
Et ausi sagemennt se pourvoit et conseille
Com fet li papeillons qui s'ai t à la chandeille.
Douce chose est de femme et en diz et en fais ,
Ne sont pas riotteuses (querelleuses), n'ont mie trop de plais }
Quant sont esmeues , on les metroit en paix
Aussi tost com li juges feroit pour les mauvais.
S'a mult biens en femme souvent et d'onnesté :
Sages sont et honnestes, et pleines de bonté ;
On peut tout aussi bien garder leur amitié
Com on porrait garder un glaçon en esté.
&
m
169
J'ay mult chieres les femmes pour les biens que j'y voy ;
Elles ont pour moy fait tant que louer m'en doy.
De tout que hom mëdicnt , tout aussi bien les croy
Com celuy qui cent foiz m'auroit menti sa foy.
Qui consel veult avoir et séur et certain ,
A femme le voit querre , ne l'aura pas en vain.
Leur consei est tant doulz et au soir et au main
Jà lioms n'iert honniz se femme n'y met la main.
Qui a fiance en feinme'ce n'est mie merveille,
Car en bien faire et dire, cha&cune s'appareille,
Et aussi co) e se taist de ce qu'on lui conseille
Com cil qui va tirant le ven et la corbeille.
Mult a de bien eu (ame , mais il est trop repus ,
Car à mult grandes peines le puet percevoir nus }
Lor fiance resamble la maison Dédalus :
Quant l'en est enz (dedans) entrez, si n'en fct issir nus (nul).
Sur toute riens est femme de muable talent (désir) ;
Par nature veult faire tout quanqu'on leur défend.
Un pense, autre dit ; or veust , or s'en repent ;
En son propos se tient comme le cochet au vent.
N'est plus droiz ne reson que des famés mesdie :
Sages sont et senées , plaines de courtoisie ,
Et quoi c'om die d'eles, fols est qui ne s'i fie
Tant com paistres au leu qui sa beste a mengie.
Seur toute rien doit-on partout famé honorer ;
Fermes sont et estables , et bien sevent celer j
De chose c'om leur die ne se covient douter
Nient plus que s'on estoiten un panier en mer.
^ es granz biens a la famé ne puet percevoir nus ,
Ce n'est pas bien apers (apertus, visible), ainçois est maus repus;
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Humble sa m Me com cendre là ou gist ardanz fus (feu) ,
Qui plu* s'i asséure , c'est li plus tost perdus.
Hom qui se fie en famé , bien a el cor la rage ,
Sa pais et son preu het (hait) , et s'aime son domage ;
Quar com plus li samble humble et tremeteuse (tremblante) et sage,
Adonc la croi autans comme chat au frès frommage.
Je vois trois biens en femme qui sont bien à louer ;
Simples sont et senées , il n'y a que blâmer :
Tout fait bon et séur contre elles converser
Com un hom tout nu en feu ardent aler.
Feme est comme goupille (renard) preate adies à déchoivre (tiomper)
Autretant puet de cols comme une ourse rechoivre ,
De la mort Jhesucrist chieux qui l'aiment desoivre ;
Del' dyable est plus tant pir com eat venins de poivre.
Feme ensaigne tôt dis et norist et adrece ,
Par li va on à Diu, car chou est li adrece ,
Ensi com longement poissons en sequereche (sécheresse)
Puet vivre sans iaue j l'i envoit Dexléece (joie, lyesse) !
Femme est la gentil chose que Dieu Est à s'y mage;
Ses yeux vers et rians , et de gentil corsage ,
Les membres bien formés , et aussi le visage.
(Lacune dans le manuscrit.)
Requerre sa merci et souvent la prier,
De corps et de chatei du tout s'y affier,
Car ele seit touz malz faire et biens oublier.
Compaignie de feme est mult sainte et honeste ;
Nus n'i porroit souffrir mesaise ne moleste.
Si seur fet entre eles mener et geu et feste
Gomme sanz gouvernail , en mer, par grant tempeate.
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171
es
e
C'est merveille de famé c'onques tele ne lu,
De bien fére et de dire a toz jors l'arc tendu ;
Diseteurs de conseils font par els secoru,
Autant comme oiselet quant sont pris à le glu.
Qui bien avise en femme et ses faiz et ses diz,
Com elle scet aidier à trestouz ses amis ,
Ne sera jà tant folz qu'il n'ait tost apris
Que quiconque croit femme devient povre et chétiz.
Qui le sien met en femme bons lover en aura.
De bras racolera , de bouche lui rira ,
Courtoisement et bel tout ses bons li dira ;
Jusqu'à tant l'ait plumé ainsi le h on ira.
Mult fait femme à amer son sens et sa mesure ,
Moult est bonne à garder l'amour tant com il dure ;
Femme quant el fait bien c'est reson et droiture ,
Ce s'elle est pute et foie ce n'est que sa nature.
Convers de Cantimpré (1), je di bien et tesmoingne :
Péniblement vivez , n'est mestier (il n'est danger) c'on vous poingne.
Mestre Ysabiaus i est , quanques pu et du nez froingne ,
Dont n'i a si hardie qui forment nel résoingne.
Ces vers, Jehans Durpain , uns moines de Vaucelles ,
A fait mult soutilment ; les rimes en sont bêles.
(1) Cantimpré était une abbaye aux portes de Cambrai , fondée,
en 1180 environ, par Hugues d'Oisy, châtelain de Cambrai, trouvère
distingué dont nons avons parlé plus haut. On appela ce monastère
Cantimpré (Cantip rat um) , parce que le bieuheureuz Jean, son
premier abbé, avait coutume de chanter les pseaumes dans le pré
où il était bâti*
m
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Priez por lui, béguines, vielles et jovenceles,
Que par vous sera s'ame portée en deux fisse 11 es (paniers) (1).
Explicit F Evangile as famés.
Tout est satyrique dans cette pièce ; le dernier vers de
chaque quatrain contient presque toujours une contre-
vérité pleine d'une ironie fine et mordante. L'auteur,
tout moine qu'il était , avoue franchement avoir eu sou-
vent à faire aux femmes par le vers : Elles ont pour moy
fait tant que huer m'en doy , et Dieu sait comme il s en
acquitte ! Il termine enfin par un dernier trait en enga-
geant les Béguines, les vieilles et les jeunes, à prier pour
lui.
Jehan du Pin mourut dans la seconde moitié du XIV e
siècle, au milieu de ses co-religieux et dans l'abbaye de
Vaucelles. C'est le cas de relever ici une erreur qui s'est
glissée dens les anciennes biographies et qui a été renou-
velée et recopiée trop exactement par les plus nouvelles.
La Croix du Maine , l'abbé Goujet , le savant Weiss lui-
même , font mourir Jean du Pin à Ljége , en 1372 , et le
font enterrer dans le couvent des Guillelmites de cette
ville, où, disent-ils, on lit son épitaphe. Voici ce qui a pu
(i) Le manuscrit de la bibliothèque du Roi n° 7615 donne la va-
riante qui suit des deux derniers vers du poème :
» Femmes , priez por lui , dames et damotselles ,
» Et par vous soit s'ame mise entre deux faisselles. »
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86
donner lieu à cette erreur, sans cesse perpétuée , et qu'il
est tems de réparer.
Jean de Mandeville, chevalier anglais , né à St.-Alban
dans la Grande-Bretagne, la même année que Du Pin
voyait le jour dans le Bourbonnais, passa 34 années de
sa vie à voyager dans les trois parties du monde connu ;
la relation de ses courses fut imprimée en plusieurs lan-
gues et entr'autres pour la première fois en français sous
le titre suivant : Le Livre appelle Mandeville , faict et
compose' par M. Jehan Mandeville , et parle de la terre de
promission et de plusieurs autres isles de mer, etc. L\ on ,
Barth. Bayer, i48o, in f°.
Or, après avoir tant couru le monde, ce fut à Liège
que le chevalier anglais fit son dernier voyage ; il expira e
dans cette ville le 17 novembre 1372 , et fut enterré dans
l'église des Guillelmitts. On y lisait une pompeuse épi-
taphe en l'honneur de l'auteur du Livre appelé Mande-
ville (1). Les premiers historiens qui remarquèrent ce
(1) Voici Tépitaphe de Mandeville qu'on voyait aux Guiîlelmilcs
de Liège ; nous demandons s'il est possible , quand on l'a lue*, de l'at-
tribuer le moins du monde à Jehan Du Pin :
ce Hoc jacet in tumulo , cui totus patria vivo
» Orbis erat , totum quem peragrasse ferunt.
» Ang.us Equesque fuit j mine ille Biitannus Ulysses
» Dicatur, Graio clarus Ulysse magis.
» Moribus , iogenio, candore et sanguine clarus ,
» Et verô cultor Relligionis erat.
-
§8
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fait confondirent cette œuvre avec Le Livre de bonne vie ,
qui est appelé' Mande vie , et dès lors on consacra le prin-
cipe que Jehan Dupin son auteur était allé mourir à
Liège en 1372. Tous les bibliographes sans distinction
ont répété cette erreur.
Ce n'est donc pas à Liège , mais dans les ruines deVau-
celles , près Cambrai , qu'il faut aller chercher les cen-
dres du moine-poète du XIV e siècle ; c'est là qu'il a dû
mourir, c'est là qu'est bon tombeau !
» Nomen si quaeras , est Mande vil , Indus , Arabsque
» Snt notuni dicet finibus esse suis. »
(Illustrium epîtaphiorum et prœclarissirnarum totius Europœ
ciuitatum flores , per Pet. And. Canonherium. Duaci, B. Belle-
rus , i636 , in-8°, pag. i3i.)
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175
3dj<m le Mortier.
Sire Jehan le Tartier était prieur de l'abbaye de Can-
timpré , près Cambrai. À rai du célèbre Froissart qui
passa près de lui les dernières années de sa vie dans son
abbaye ; il est regardé comme Payant imité dans la com-
position de quelques lais. Soit que l'exemple de Frois-
sart , qui écrivait ses chroniques , entraînât aussi le
prieur, Jehan le Tartier se mit à composer en langue
vulgaire une généalogie de plusieurs rois de France et
de leurs descendans ; une série de faits curieux sur le rè-
gne de Philippe-le-Bel ; des détails sur les Flamands ;
sur le siège de la ville de Lille; sur l'origine des divi-
sions et guerres entre la France, l'Angleterre et la Flan-
dre. Cette production semble faite à dessein pour servir
d'introduction à la chronique de Froissart , dont elle se
rapproche beaucoup par le style et le langage.
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170
Les œuvres de Jehan le Tartier n'ont jamais été impri-
mées ; les manuscrits en sont même fort rares ; une copie
authentique jointe aux chroniques de Froissart, a été
possédée par l'abbé Favier, bibliothécaire de St. -Pierre
de Lille, et fut vendue, en 1765, sous le n° 5564, pour
la somme de 44° fr- ( 2 vo ^ grand in-P* en maroquin
noir). M. A. Buchon , laborieux éditeur de la Collection
des chroniques nationales, a jusqu'ici cherché vainement
à se procurer une copie de l'introduction de Jehan le
Tartier pour joindre à son édition complète des Chro-
niques de Froissart ; espérons qu'un heureux hasard
viendra bientôt le favoriser pour faire jouir le monde
savant de cette œuvre inconnue du prieur de Cantimpré.
JHara îre Cambra^
(Voyez Alars de Cambray.)
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177
SB
Ce trouvère du XIII e siècle, dont le nom annonce le
défaut de prononciation qui lui était ordinaire , porte
aussi un prénom dont la popularité dans ces contrées, et
surtout à Cambrai , est, comme on le voit, de toute an-
cienneté (i). Martin le Béguins paraît s'être livré exclu-
sivement à la composition de chansons , que , tout porte
(1) Le nom de Martin à Cambrai est aussi populaire que celui de
Jehan à Nivelles ; dans Tune et dans l'autre de ces deux villes il exis-
tait, de toute antiquité , un personnage grotesque en bronze , qui ré-
pétait les heures à l'horloge , et qu'on montrait aux étrangers comme
une des curiosités de ces deux cités. Aussi , Jehan de Nivelles et
Martin de Cambrai étaient-ils jadis les personnages les plus connus
de la contrée. Tous deux ont donné lieu à des contes fabuleux et à des
traditions vulgaires qui ont encore quelques racines dans le pays.
88'
L
à le croire , il ne chantait pas lui-même. Il ne nous est
resté aucun détail sur sa personne. Le n° 2719 du cata-
logué de la Vallière contenait une chanson de ce trou-
vère, qui se trouvait au milieu de celles du roi de Na-
varre, du duc de Brabant ( Henri III), de Charles d'An-
jou , de Blondel, ami de Richard Cœur-de-Lion , de
Raoul de Soissons et de Guillaume de Béthune.
Un intérêt particulier qui doit s'attacher à cette chan-
son du trouvère Cambrésien , et à celles qui ; y sont an-
nexées , c'est que les premières strophes de chacune
d'elles sont notées en musique. M. De la Borde n'a pas
manqué de signaler ces monumens intéressans de notre
histoire musicale dans son Essai sur la musique.
On connaît encore quatre autres chansons de Martin
le Béguins consignées dans un précieux manuscrit qui
repose à la bibliothèque de Vatican ; on s'étonnerait à
bon droit de voir les œuvres légères d'un poète de Cam-
brai reléguées aussi loin, et logées jusques sur les tablettes
sacrées du Saint Père , si l'on ne savait que la reine
Christine de Suède légua à ce vaste dépôt la curieuse
collection de manuscrits qu'elle avait fait rassembler à
grands frais en France, en Italie, dans les Pays-Bas et
sur les principaux points de l'Europe. C'est à cette cir-
constance fortuite que le chansonnier Cambrésien doit
l'honneur de figurer aujourd'hui dans la bibliothèque
du Pape.
Ces quatre chansons, qu'un heureux hasard peut faire
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179
8S
découvrir en France , commencent par les vers suivans :
La première :
Boine aventure ait ma dame.
La seconde :
Loiaus amours, bone de fine.
La troisième :
Loiaus désirs et pensée jolie.
Et la quatrième :
Pour demeurer en amour, etc.
a
SB
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sa
Plusieurs des écrivains qui ont écrit sur les produc-
tions romanes , par une erreur bien excusable lorsqu'on
parle sur des œuvres mal intitulées , et que Ton n'a pu
analyser à fond , erreur que nous avons partagée nous-
mêmes dans nos précédentes éditions, ont pris et cité le
nom d'un poème pour celui d un poète, et ont ainsi élevé
au rang des trouvères Raoul de Cambray qui n'est que le
titre d'une œuvre anonyme , que du reste l'on peut sup-
poser, sans trop de présomption , le fruit d'une muse
cambrésienne. 11 est tems cependant de remettre chaque
chose en son lieu , et de rendre à la vérité son empire :
Cambrai d'ailleurs ne perdra pas au change, si on lui
enlève un poète, on lui restitue un héros.
Passant désormais sous silence ceux qui ont été con-
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duits à citer Raoul de Cambray comme trouvère , nous
arriverons de suite aux écrivains qui en parlent comme
héros de roman. Le troubadour Arnaud d'Entrevènes le
mentionne comme un des plus fameux romans du XIII e
siècle $ il aurait pu faire reculer sa célébrité de cent ans
encore sans se compromettre; ceci prouve du reste que sa
réputation, devenue populaire , avait, comme Ton voit,
franchi la Loire et s'y était longtems maintenue , car un
autre troubadour, Folquet de Romans , en met aussi la
citation dans la bouche de ses acteurs : « Vous avez , ô
» dame , mon cœur que je vous laisse, à condition de ne
• jamais le reprendre ; qip mieux ne prit à Raoul de
» Cambray, etc. • Le savant Raynouard a récemment
cité avec honneur ce roman dans le tome II du Choix dee
poésies originales des Troubadours, pages 297 et 3n .
Le roman de Raoul de Cambray est d'une haute anti-
quité; selon l'opinion de M. Paulin Pâris, c'est Tune des
plus anciennes compositions de la langue d oïl, et l'on
peut sans crainte la faire remonter même au commence-
ment du XII e siècle. On n'a aucune espèce de donnée sur
le poète qui a pu enfanter cette brillante épopée , com-
posée d'environ 6,000 vers de dix syllabes, et écrite com-
me la plupart des chansons de geste en tirades de vei-s
omiotelentes et en assonances. On ne connaît qu'un seul
manuscrit de ce roman ; c'est celui de la bibliothèque du
Roi , inscrit sous le n° 820 r.
L'action est bien antérieure à la date de la composi-
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182
tion du poème, puisqu'elle se passe sous le règne de
Louis IV d'Outremer j l'auteur désigne un évèque de
Cambrai, «ous le nom de Régnier, ce qui n'est qu'une
fiction de poète. Toute l'épopée roule sur l'histoire du
Cambrésis, de l'Artois et de la Picardie. On y voit que
Raoul , comte de Cambrai vers g4o , fils de Taillefer de
Cambrai, ayant incendié l'abbaye d'Origny en Verman-
dois^), événement qui tient de la place dans le poè-
me^), so prend de dispute avecBernier deRibemont (3),
sonécuyer; ce qui donne lieu à un épisode qui offre
quelque réminiscence de celui de la querelle d'Agamem-
(1) Origny- S le. -Benoîte , bourg <le l'nrrondisseraeut de St.-Quen-
tin, est situé sur l'Ois* , entre Guise et Ribeniont; il tire son nom de
sa patronne Ste.-Benoîte , qui passe pour y avoir subi le martyr en
3o2. Une abbaye de bénédictines y fut fondée vers 85o.
(a) L'incendie de l'abbaye d'Origny, épisode du roman de Raoul
de Cambray, parut en i834 * avec une traduction et des notes par M.
Ed. Le Glay, élève de l'école des Chartes, dans la Jeune et vieille
France, et en i8?5, dans les Mémoires de la Société d'Emulation
de Cambrai, années 1 832-34, pages 1^5- 178.
(3)Ribemont est un bourg de Vermandois , jadis siège d'un châte-
lain puissant dont plusieurs terres voisines relevaient. Plusieurs sei-
gneurs de ce nom furent célèbres dans les croisades; ils descendaient
de Bernier de Ribemont que l'histoire donne comme un fils naturel
d'Eilbeit, et d'une converse d'Homblières , qui , depuis devint, dit-
on , abbesse d'Origny-Ste.-Benoîte. Bernier, suivant l'histoire, se fit
moine en 948 et devint premier abbé régulier d'Homblières. ( Mé-
moires pour servir à l'histoire du Vermandois, par Colliette ,
Cambrai, 1771, in-4°» 1. 1, p. 20,5.)
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non et d'Achille, dans l'Iliade. L'écuyer finit par tuer
Raoul dans un combat près de St.-Quentin ; il demande
pardon à Dieu de ce meurtre et fait plusieurs pèlerinages
pour l'expier. Gérin d'Arras, oncle de Raoul, après
plusieurs refus, consent enfin à donner à Bernier pour
épouse la belle Beatrix sa fille. Mais un jour qu'il reve-
nait avecson gendre de St.-Jacques de Compostelle, en
passant sur le champ de mort de Raoul, Gerin se trouve
exalté par le souvenir de la perte de son neveu, il frappe
Bernier d'un coup d'étrier et lui brise la tête.
Cette brillante épopée est pleine de poésie et de
charme : tous les détails d'intérieur y sont d'une naï-
veté piquante et surtout d ? une vérité bien remarqua-
ble; l'auteur pousse même sa franchise jusqu'à appeler
chaque chose par son nom et sans aucune circonlocu-
tion : la civilisation n avait pas encore appris aux écri-
vains à dire plus dans ce qu'ils laissaient supposer que
dans ce qu'ils énonçaient littéralement. On trouvera en
outre dans ce poème une foule d'événemens dont le tems
avait entièrement effacé les traces , ou dont il ne nous
restait que des récits imparfaits et confus.
Le roman de Raoul de Cambray , retrouvé par M.
Paulin Pâris, copié et traduit par M. Edouard Le Glay,
avocat et élève de l'école des Chartes , paraît en ce mo-
ment, par ses soins, à Paris, chez Téchener, en 2 vol.
grand in-12 ; il est précédé de l'analyse de tout le poème
et accompagné de notes historiques et philologiques et
de la traduction littérale des épisodes les plus remarqua -
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bles. Ce travail , fait consciencieusement par un jeune
homme érudit et capable , nous dispense d'entrer dans
de plus grands détails sur un monument littéraire que
chacun voudra posséder en entier : nous nous bornerons
ici à donner les premiers et les derniers vers du^oèmc
de Raoul , pour en offrir un avant goût aux lecteurs.
Voici la première strophe :
I.
Oiez ch an coude joie et de bandor!
Oit avés auquant et li plusor :
Ghantet vus ont cil autre jogleor
Chançon novelle , mais il laissent la flor
Del grant barnaige qui tant ot de valor :
C'est de Raoul ; de Cambrai tintl'onor :
Taillefer fu clamés par sa fieror.
Cis ot I. fil qui fu bon poigneor ;
Raoul ot non , molt par avoît vigor,
As fils Herbert fist maint pesant estor,
Mais Beroecous l'ocit puis à dolor.
DEBSIÈAS STROPHE.
Grans fu l'assaut par verté le vus di :
Bien se deffent d'Arras lisor Géri.
Ruent il pierres et mainteaillox fditis
Ens el fosset , assés en ahati $
Et Juliens si c'escrie à hau cris :
Laissiés l'assaut pour le cor St.-Félis î
Et li nuis vint con n'il pot plus véir.
Quant il fu nuis, par verté le vus di >
Li sor Géri de la cité issi
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1
Sor son cheval , si ala en cscit ,
Mais on ne set certes que il devint :
H errai tes fu ainsis con jai oït ,
Et Henriës ot Arras la for cit
Et si fu Sires de Artois je vus dis
Et Juliiensr'ala à Saint Quentin,
Puis fu il cuens de Sain Gile autresis.
D'or an avant faut la chançon ici :
Beneois soit cis qui l'a vus a dit,
Et vus au sis qui l'avés ci oit.
Explicit.
On voit par cette fin qu'après le meurtre de Bernier
par le vieux comte Géri d'Arias, Julien, fils ainé de Ber-
nier, mit fe siège devant la capitale de l'Artois et ravagea
le pays ; le rancuneux Géri ou Gérin se sauva à cheval ;
l'auteur présume qu'il se fit ermite : la cité d'Arias resta
à Henrjr. Julien retourna à S t. -Quentin et devint comte
de Saint-Gilie.
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Rogeret de Cambray, que Claude Fauchet (1) appelle
Roger, et De La Borde Rogerin, fut un trouvère floris-
sant vers Tan taôo. Ses poésies ne se composent que de
chansons d'amour, bien vives, bien chaleureuses et telles
qu'on ne les supposerait pas sorties de la tète d'un hom-
me du Nord. Elles sont conservées parmi les manuscrits
de la bibliothèque du Roi.
Le poète Rogeret joignait à son talent de versificateur
celui de musicien. A la fois trouvère et ménestrel , il ac-
compagnait ses chants en jouant de la vielle , instrument
(1) Dans son Recueil de l'origine de la langue et poésie fran-
çaises, ryme et romans; plus, les noms et sommaires des œuvres
de 127 poètes françois vivants avant Van i3oo, Paris, Pâtisson,
i58i , in-4<>.
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fort en vogue au XIII e siècle. Ce fait nous est confirmé
par ce vers d une de ses ballades :
« Por H (pour lui) faz sonner ma vièle. »
Dans les manuscrits du marquis de Paulmy ( aujour-
d'hui déposés à la bibliothèque de l'Arsenal ) et dans
ceux du savant La Curne de Sainte-Palaye , et de Clai-
rambaut , on a trouvé une chanson de Rogerin de Cam-
bray qui commence ainsi :
Nouyele amour qui si m'agrée.
Il n'y a pas grande variété de pensées dans les vers
qu'on cite de Roger; il roule constamment dans le même
cercle d'idées; il répète sans cesse qu'il ne saurait chan-
ter autre chose que les louanges de sa dame, toute in-
grate qu'elle est. C'est le refrain de la plupart de ses
chansons (t).
(l) M. bl. Bib. mss. cot. 43. (Tableau historique des gens de let-
tres, par l'abbé De Longchamps. Paris, 1770 , t. VI, p. 276-277.)
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Roix de Cambray vivait en Fan i3oo ; ce trouvère fut
assez fécond ; il a composé une foule de petits poèmes ,
d'un esprit passablement mordant, parmi lesquels on re-
marque une Satire contre les ordres monastiques , qu'on
trouve dans les manuscrits de la bibliothèque du Roi ,
n° 7218, et qui commence par ces deux vers :
Si le Roix de Cambrai veut
Le siégle si bon comme il fust.
Quoiqu'assez virulente, cette pièce est moins forte que
celle du même tems connue sous le titre de : Complainte
de Jérusalem contre la cour de Rome.
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On cite encore parmi les opuscules rimés de Roix de
Cambray :
i° Li A, B , C,par éhivoques, et li signification des let-
tres en vers.
Cette facétie , dans le goût du teins , se rapproche des
rébus qui , même à cette époque , portaient déjà le nom
de réhus de Picardie.
2° Li Ave Maria , en Roumans ( c'est-à-dire en langue
vulgaire).
Outre Roix de Cambray, il y a deux trouvèies qui ont
écrit un Ave Maria en vers français : ce sont Rutebœuf et
Baudouin de Condé. Lfs librairies des fils du Roi Jean
possédaient deux manuscrits sous ce titre ; ils sont signa-
lés dans la Bibliothèque Protypographique { Paris , i83o ,
in-4°) publire par M. Barrois , riche et savant biblio-
phile de Lille : le premier, sotis le n° 74 1 , indique « ung
» gros livre en parchemin couveit de cuir blanc , inti-
» tulé au dehors : Le Ave Maria , començant au second
» feuillet , En main, et au dernier : et de tout ce. »
Le deuxième signale, sous le n* i683 : « un autre
» grant volume couvert de cuir blancq , deux cloans et
n cincq boutons de léton sur chacun costé historié et
» intitulé : L'Ave Maria , comen chant au second feuil-
» let : En main ains le doit-od visiter ; et finissant au
» der renier par : Gabriel fut de Dieu saluée. » Il se
pourrait qu'un ou peut-être ces deux poèmes fesant par-
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tie de la bibliothèque des ducs de Bourgogne fussent des
copies de celui de Roix de Cambrai.
3° Vie de Saint-Quentin.
Cette légende sacrée du saint patron du Vermandois
est en forme de cantiques, et paraît avoir été composée
vers l'époque où toute la contrée retentissait encore du
bruit des miracles arrivés lors delà lévation du corps
du saint qui eut lieu Tan 1229.
4° C est de le mort de nostre seigneur. (Espèce de poè-
me sur la Passion.) Alors et depuis ce sujet a souvent été
traité en vers par les écrivains les plus populaires. C'est
peut-être celui qui a fourni dans le moyen-âge le plus
grand nombre de poèmes.
5° La descrission des religions.
Cette dernière pièce pourrait bien n'être rien autre
chose que la satyre dont il a été question d'abord.
Suivant l'usage des poètes de son tems , Roix de Cam-
bray, comme le Roix Adenez , porta toute sa vie le titre
de Roi qu'il avait gagné dans un concours de poésie , ou
Puy £ Amour du pays. Son no m. ter mine assez bien la
petite pléiade des trouvères cambrésiens ; on ne pouvait
mieux faire que d'en clore la liste par un poète cou-
ronné.
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J91
CONCLUSION.
Tels sont les titres littéraires que des recherches conscien-
cieuses nous ont mis à même de produire en faveur des poètes
Cambrésiens du XIII e siècle ; nous ferons voir bientôt que les
trouvères Artésiens et Flamands de la même époque étaient
plus nombreux encore et non moins féconds : ce faisceau de
noms , la plupart glorieux , soutenus par des preuves irrécu-
sables, montrera dans quelle atmosphère poétique et chevale-
resque vivaient nos pères ; combien leur caractère subtil , iro-
nique, joyeux, ami des dames et de la bonne chère, des
danses et de la chanson , était loin de cet esprit si lourdement
mercantile , si gravement mystique, si pauvrement intelligent ,
que leur inculqua la pesante domination espagnole dont les
dernières traces ne sont pas encore parfaitement effacées dans
certaines classes de la population. Quiconque prend part à
l'honneur littéraire de nos provinces du Nord , ne verra pas,
m
192
je pense , sans quelqu'intérét , ces titres de noblesse pour
ainsi dire réunis ; qui ne sera fier d'appartenir à une contrée
dont les habitans avaient déjà si généralement la tête poétique,
alors que tant d'autres étaient encore plongées dans les ténè-
bres de la barbarie ? Pour moi , j'avouerai ingénument que
j f ai ressenti une émotion , puérile peut-être , mais délicieuse
du reste , en retrouvant dans les œuvres d'hommes de mon
pays , presqu' oubliés depuis six cens ans , les idées-mères des
contes les plus piquans du croustilleux Bocace , de la gente
reine de Navarre , et de ce bon La Fontaine , regardé par les
modernes comme inimitable , mais qui sut , lui , si bien et si
souvent imiter les anciens.
193
)
Pagei
V.
. VII.
1 .
. 45.
. ibid.
. 72.
. 7 5.
. 76.
. 82.
. 85.
. io3.
. 109.
. 112.
• "7-
. 123.
. 126.
143.
. i56.
. i 7 5.
176.
. 177.
. 180. .
186.
188.
. 191.
ig3.
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